Honduras : la découverte d'un pays et de sa culture

Joëlle de Pereyto
octobre 2000 à juin 2001


Au cours de l'an 2000, j'ai passé une période difficile. J'ai dû prendre une grave décision pour mon avenir: décider si je désirais continuer mes études dans le programme déjà commencé en microbiologie, ou décider de changer totalement afin de pouvoir changer d'orientation. Dans une seule hypothèse savais-je où j'allais. Dans l'autre voie, il n'y avait que des interrogations, de l'inconnu et de l'inquiétude. Mais je me décidai pour l'inconnu et l'aventure, et à partir du jour où je pris cette décision, je n'eus aucun doute sur ce qui adviendrait.

Je suis une personne qui adore les voyages, la découverte de cultures, la rencontre de la différence. L'un de mes désirs les plus vifs était d'aller travailler comme volontaire dans un pays en développement. J'avais envie de me sentir utile. J'étais désireuse de changer quelque chose dans notre monde, même si ce ne devait être qu'une petite goutte dans la mer et, surtout, je désirais donner quelque chose de ma personne et de mes connaissances à des gens dans le besoin. J'ignorais où... mais je voulais partir!

Ouvertures

Pour semblable expérience se présentaient plusieurs ouvertures :
- offrir aux autres la plus grande part possible de mes connaissances, de mon amour et de mon attention;
- me sentir utile et essayer de changer quelque chose;
- voir le fonctionnement d'un pays en développement;
- rencontrer une nouvelle culture et, en même temps, peut-être apprendre une autre langue;
- apprendre à mieux me connaître et tenter de mieux savoir ce que je désire faire de ma vie;
- vivre une expérience différente de toutes celles que j'ai connues jusqu'ici;
- j'ignorais avec quelle organisation je travaillerais et en quel pays. Encore que j'eusse envie de tirer beaucoup de cette expérience, je n'entretenais pas beaucoup d'espérances. Je ne voulais pas être déçue. Je voulais seulement en tirer ce qui pouvait en être tiré. Je me disais que de semblable expérience on ne peut qu'apprendre et gagner, en prenant la chose de la bonne manière. J'ignorais si je serais assez forte pour faire face à la pauvreté et si je resterais tout le temps prévu... mais je suis restée!

Comment cela a-t-il été possible?

Sur Internet j'ai trouvé l'Association canadienne Mer et Monde, qui aide des personnes à se rendre au
Honduras et au Sénégal en qualité de volontaires. Ce qui me plaisait surtout, c'était qu'on donnait la possibilité de travailler avec des organisations du pays même, au lieu de le faire avec une organisation internationale, avec laquelle la découverte du Honduras eût été bien différente, Alors, grâce à Mer et Monde, une fois au Honduras, je me mise à travailler avec l'Assocation Koinonia.

Mon travail

J'ai travaillé à trois projets différents.

1. Agape
Le but de ce centre de jour pour enfants de la rue est d'accompagner les jeunes, pour qu'ils passent la
journée sans drogues ni violence. On leur donne à manger, on leur fournit l'occasion de prendre un bain et de laver leurs vêtements. J'ai travaillé là comme éducatrice. On exerce une certaine surveillance, mais également on joue et partage avec eux, pour les divertir.

Les plus âgés parmi ceux qui participent au programme fournissent une contribution à divers projets. Je me suis occupée d'eux dans un projet de reforestation au barrage de Tegucigalpa, la Concepción. Nous avons réparé la tuyauterie, afin que l'eau se rendît du barrage jusqu'au lieu où nous allions installer la pépinière.

2. Pueblo Nuevo

J'ai mis sur pied à Pueblo Nuevo un projet de boulangerie avec un groupe de femmes de ce village, sis à deux heures de Tegucigalpa. J'ai pris le cours de boulangerie avec les femmes qui participaient au projet et les accompagnai dans leur travail: d'abord, mettre en pratique ce qui était enseigné, puis travailler avec l'organisation des femmes à la planification des achats, et aussi leur enseigner comment rédiger un reçu, faire le compte ou effectuer un contrat de vente du pain.

3. Les Foyers


Les Foyers de soins aux enfants accueillent durant le jour les enfants de parents qui travaillent et ne
peuvent prendre soin de leurs enfants. Les volontaires des Foyers remplissent des rôles divers:
- voir au bon fonctionnement du foyer et au maintien de l'hygiène;
- faire les achats d'aliments avec les mères éducatrices de la garderie et assurer qu'elles respectent le
menu établi;
- assurer la santé de chacun des enfants. Si l'un d'eux est malade, on lui fournir des médicaments.;
- voir au travail des enfants et assurer idées et soutien aux mères éducatrices;
- soutenir les enfants inscrits à l'école primaire du foyer et les aider à faire leurs devoirs.

Comme je suis friande de rencontrer les gens, de découvrir la différence, j'ai essayé de travailler davantage avec la communauté où se trouve le foyer. J'ai effectué ce travail en visitant les familles bénéficiaires du foyer, afin de savoir comment ils se sentent en tant que partie du foyer, et visitant d'autres familles en vue d'inscrire d'autres enfants à la, garderie. Également, j'ai vécu dans une des familles les plus pauvres, bénéficiaire du foyer, afin de visiter plus de familles le soir (les pères qui ne sont pas là le jour), J'espérais, en me donnant à eux, leur apporter quelque chose qui leur permît de progresser, même au sein des difficultés, comme une semence d'espérance, d'estime de soi, de confiance en eux-mêmes.

Défis et frustrations

Quand on se rend dans un pays nouveau, on se dirige toujours vers de grands défis. Avant de sortir de
France, j'étais tellement sûre d'avoir pris la bonne décision que mon départ ne me paraissait pas difficile. Une fois ici, je me rendis compte du défi qui se présentait, d'abord en raison de la langue, parce qu'il me fallait apprendre l'espagnol. Puis, je me retrouvai seule et je rencontrais au début des personnes totalement inconnues. Cela constituait également un défi, parce que l'acceptation de la culture nouvelle et du changement de la manière de penser exigea une grande tolérance. En raison du changement dans la nourriture, du climat, des parasites, on devient passablement malade et il faut s'y faire. Puis, viennent les défis plus considérables comme la découverte de la grande pauvreté, le manque d'éducation qui provoque incompréhension et désorganisation dans le travail.

De même, il faut accepter le manque de matériel et de fonds, qui forcément fait qu'une partie du travail doit être faite à la main au lieu d'être achetée et que toutes les idées ne peuvent être développées.

Dans chacun des projets, j'ai rencontré des défis spécifiques.

1.Agape
Dans Agape, le premier défi consistait à travailler avec des enfants de la rue. La vie dans la rue est bien différente de celle que beaucoup de gens connaissent et la langue comme la manière de communiquer avec les autres sont, bien des fois, modifiées. J'ai dû affronter ce genre de vie, la difficulté et la dureté de la vie dans la rue. Également, travailler en tant que femme avec des jeunes gens aux lois et règlements bien spéciaux m'a paru difficile. Je me suis souvent demandé si j'aurais la force et la personnalité voulues pour accomplir cette besogne.

2. Pueblo Nuevo

Un projet de boulangerie comme celui-là peut paraître simple, quand on connaît la situation, mais je me suis butée à beaucoup de défis en cours de route. D'abord, parce que nous demeurons des humains, il y avait le problème de l'être humain qui n'accepte pas la différence de l'autre, qui se fait méfiant et aime provoquer des conflits. Ensuite, le manque d'éducation et d'enthousiasme pour le travail ou l'apprentissage amena des complications. Également, par manque d'estime de soi et de confiance en sa propre personne, caractéristique de la population hondurienne, beaucoup de choses prenaient plus de temps qu'on ne peut l'imaginer. En raison de mes limites personnelles, j'ai éprouvé des difficultés: je ne pouvais expliquer en espagnol ce que je voulais; je ne pouvais comprendre les problèmes que les femmes rencontraient, en raison du changement de culture et de manière de
penser; et je ne comprenais pas que ce que j'expliquais était quelque peu difficile pour elles. Enfin, j'ai trouvé difficile d'accepter là la désorganisation et la rapidité avec laquelle les choses se faisaient et que la vie progresse.

3. Les Foyers

Dans les colonies où nous avons les garderies, j'ai trouvé non seulement une grande pauvreté matérielle, mais aussi une grande pauvreté de l'éducation et des personnes. Lorsque la pauvreté matérielle est très prononcée, elle va parfois jusqu'à enlever aux gens tout désir de continuer, de lutter ou de s,inquiéter. C'est dans ces cas que la découverte est la plus difficile à accepter. Les gens ne font que survivre et ne cherchent plus aucune manière d'améliorer leur vie. Parfois, on ne perçoit même pas une lumière de vie dans leurs yeux: ils sont complètement vidés.

En outre, se rendre dans un quartier marginal visiter les familles peut se révéler dangereux ou désagréable pour nous, étrangers. Parfois les hommes se mettent à nous ennuyer ou à crier: "Gringa! Gringa!" Le simple fait de se sentir en minorité et objet de regards est difficile.

Enfin, le contrôle du travail des enfants inscrits au foyer est dur. Rien quà demander où se trouve leur
cahier, les enfants se mettent à pleurer. On se rend compte du peu de chose que les enfants comprennent de ce qu'ils font à l'école: les petits de deuxième année ne connaissent pas encore l'alphabet. Et un grand nombre parmi eux ne veulent pas apprendre à lire et à écrire.

Réussites

Dans chacun des projets j'ai également eu mes succès:

1. Agape

J'ai appris à partager avec les enfants de la rue et j'obtenais une forme de respect de leur part. J'ai adoré le travail avec eux à cause de leur jeunesse, leur énergie, leur rapidité, encore que, auparavant, je ne savais si j'aimerais cela.


2. Pueblo Nuevo
J'ai réussi à améliorer l'organisation du travail: les femmes commencèrent à travailler de façon plus
efficace et plus rapide. J'ai terminé avec un groupe de femmes plus restreint, mais plus uni. Ce groupe commença également à ressentir quelque motivation, parce qu'on sentit qu'on gagnait quelque chose à travailler dans cette boulangerie.

J'ai appris à vivre plus lentement et à accepter que les choses ne puissent toujours aller aussi vite qu'on le voudrait. J'ai dû me situer le plus possible au niveau de ces femmes, afin de pouvoir mieux nous comprendre comme des personnes qui savent peu de choses par manque d'instruction et avec lesquelles, au début, il est diffcile de vraiment partager. J'ai développé une grande amitié avec des personnes tellement différentes de moi, au point que certaines me servirent de seconde famille. J'ai trouvé très dur de partir et n'oublierai jamais ce que j'ai vécu là.

3. Les Foyers

Dans les foyers aussi, j'ai eu quelques succès. Le plus important s'est trouvé dans la communauté. Les
gens de la Colonia Villa Nueva où j'ai travaillé le plus me connaissent, maintenant. Au lieu d'entendre "Gringa! Mon amour!", j'entends les gens me dire: "Au revoir, Joëlle!", "Joëlle, comment ça va?", ou "Vous venez accompagnée aujourd'hui: à la bonne heure!" Être acceptée par la communauté, cela provoque un de sentiment des plus agréable. On entend les enfants de la garderie dire:
- "Joëlle est venue chez moi!"
- "Chez nous aussi!"
Ils m'invitent à venir demeurer chez eux.
Une autre de mes réussites est le nombre d'enfants qui fréquentaient cette garderie. C'est un quartier où il se révèle assez difficile d'assurer une participation des gens et en huit mois on a vu croître peu à peu le nombre d'enfants inscrits.

Mes meilleurs moments

En huit mois, j'ai trouvé le temps de vivre beaucoup de bons moments et des moments plus difficiles, aussi. J'aimerais rapporter quelques-uns des meilleurs moments.

- Pendant les quatre premiers mois du projet de Pueblo Nuevo, nous ne retirions aucun profit de la vente du pain. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Petit à petit, les femmes se découragèrent et perdirent le goût de continuer. Mais un jour, j'ai compris ce qui se passait et pourquoi nous ne faisions pas de profits, Ce jour-là fut merveilleux,.parce que je savais que je pourrais rencontrer les femmes et leur demander de recommencer.

- Le temps que j'ai passé dans la famille de Villa Nueva fut un autre de mes moments les meilleurs. Il me fut difficile de me trouver si proche de la pauvreté, mais j'ai vécu une période très agréable avec la famille et ai appris ce qui ne peut s'apprendre hors de ce milieu. On me prodigua beaucoup d'amour et nous partageâmes sur divers sujets. Encore qu'ils soient parmi les plus pauvres, ces gens donnent beaucoup du peu qu'ils ont et pensent aux autres.

- Un jour, au cours de visites à des familles, je causai avec un couple qui avait six enfants et était sans
travail depuis trois mois. Ils n'avaient rien pour manger ni pour subsister. Je me rendis compte qu'il y avait du travail pour eux à la garderie et leur offrit de travailler là. Ils ne me dirent jamais "Merci", mais je sentis à leur manière d'être avec moi qu'ils m'étaient très reconnaissants et pour moi, cela suffisait. Parfois, un regard en dit plus long qu'aucune parole.

La chose la plus importante que j'ai perçue de moi

Je suis ravie de rencontrer de nouvelles personnes et d'échanger avec elles.
Toujours les autres pensent que je suis timide et silencieuse, mais cela n'est vrai qu'au début, pendant
l'apprentissage des gens et de la situation, Lorsque je me sens bien dans un milieu donné, j'exprime sans difficulté ce que je pense. Je ne suis pas un leader de groupes nombreux, mais je me sens bien à travailler avec des équipes réduites.

Merci et au revoir

Mon expérience au Honduras est inoubliable et je vais laisser ici une bonne partie de mon cœur. Je dois une bonne accolade à tout le monde et des remerciements. Merci !

  • à Mer et Monde, qui m'a permis de réaliser mon rêve;
  • à Martin et Sally, pour leur amitié et les conversations que nous avons tenues;
  • à Koinonia, pour m'avoir accueillie et offert l'occasion de travailler comme volontaire;
  • à Doha Rosario, pour son amitié et les précieuses conversations que nous avons échangées;
  • à Don Agustin, pour ses plaisanteries infinies, lui qui n'a jamais cessé de m'ennuyer. (Remarquez que moi non plus, je n'aimerais pas être son petit ami, même une demi-heure!)
  • à Angela et Olga, pour l'amitié, l'affection et la compréhension dont elles m'ont fait cadeau et pour m'avoir donné l'occasion de mieux connaître le monde hondurien en vivant avec elles;
  • à la Docteure Maria Margarita, pour sa grand sympathie et aussi pour son soutien, lorsque j'étais malade;
  • à tous les Honduriens de Puebio Nuevo, des Foyers, de la Colonia Villa Nueva, qui me prodiguèrent beaucoup d'affection, de compréhension et d'amitié;
  • à toutes les personnes qui m'ont soutenue dans les moments difficiles;
  • aux voyous et aux voleurs, qui m'ont laissée en paix;
  • à mes parents, pour m'avoir soutenue dans mon projet intellectuellement, mais aussi financièrement;
  • à tous les volontaires qui sont venus et avec qui j'ai passablement échangé.
    Et comme je ne puis rédiger des pages et des pages de remerciements, je terminerai par un grand Merci:
    À la vie et adieu!
    E-mail (partout dans le monde): jellyfish_a(gjyahoo.com
    J'espère pouvoir dire sans mentir "Au revoir"... et ne m'oubliez pas!

    Traduit de l'espagnol par le Père Ernest Richer, s.j.