Témoignage : le Honduras ou la « liberté » du silence
par Valérie Lemieux (accompagnatrice du stage QSF spécialisé au Honduras été 2009)

Ayant eu la chance (ou malchance, c’est selon) de me trouver au Honduras lors du coup d’État survenu le 28 juin dernier contre le président Manuel Zelaya, j’ai vécu, avec des stagiaires du programme Québec sans frontière, une expérience résolument inoubliable, à la fois excitante et effrayante. Bien que ces événements aient significativement perturbé nos activités de stage, les stagiaires ont fait preuve d’une grande maturité et de beaucoup de débrouillardise pour faire de ce stage une expérience véritablement positive.
Malgré le climat de tension et l’impression surréelle de vivre un moment d’Histoire, notre sécurité n’a jamais du moins nous semble-t-il été compromise. Nous avons toutefois, lors de ce séjour, eu la douloureuse opportunité de vivre de l’intérieur une outrageuse prise de contrôle de l’information par le pouvoir de facto. Du point de vue d’une accompagnatrice de stage, c’est définitivement cet aspect qui fut le plus difficile à gérer.

Au matin du 28 juin, c’en était fait de la liberté d’expression et du droit d’obtenir une information juste. Tandis que le gouvernement transitoire remuait ciel et terre pour montrer à la communauté internationale qu’il respectait les balises de son autorité, il n’y avait que la liberté de garder le silence qui prévalait. À travers la fermeture de chaînes télévisuelles locales, le brouillage sélectif de certaines chaînes internationales, les coupures d’électricité sélectives, les attentats perpétrés contre des émetteurs locaux, et des menaces contre plusieurs journalistes, il devenait pratiquement impossible d’avoir l’heure juste sur les événements, qui pourtant se déroulaient à quelques kilomètres de nous. Nous avons, l’espace de ces trois mois passés à Tegucigalpa, partagé l’angoisse avec la population hondurienne de ne pas savoir ce qu’il se trame réellement, de se sentir constamment bafouée, et de recevoir une information visiblement manipulée. Plusieurs fois par jour, le Conseil national des télécommunications interrompait tous les programmes nationaux (radio comme télé) et brouillait les chaînes extérieures pour diffuser des messages propagandistes. Dans les journaux, des pages entières étaient consacrées au « salissage » des ex-fonctionnaires de Zélaya. On nous prédisait un apocalypse économique si la crise ne se dénouait pas en faveur du gouvernement putschiste. Était-ce vrai? Impossible de le savoir…Les nouvelles locales étaient systématiquement manipulées et réécrites en faveur du nouveau gouvernement. Il m’est souvent arrivé de lire un article dans un quotidien national et de découvrir une tout autre version des faits sur le site web de la BBC ou de Radio-Canada… D’un côté, l’information était clairement partisane. De l’autre, elle était visiblement gonflée pour mieux vendre la nouvelle, ce qui contribuait par ailleurs à accentuer l’inquiétude (justifiée) des parents des stagiaires. Il devenait extrêmement frustrant, dans ce contexte, d’être incapable de rassurer qui que ce soit (les parents comme les responsables de Mer et monde à Montréal) quant au niveau de sécurité et de risque encouru par la présence des stagiaires dans ce contexte. Plus d’une fois avons-nous cru qu’il faudrait plier bagage et terminer le stage prématurément.

Avec l’élection, le 29 novembre dernier, d’un nouveau président, nous espérons tous que la vie « normale » reprenne son cours au Honduras. En attendant, cette expérience m’a fait réaliser avec acuité à quel point une société qui n’est pas justement informée n’est pas complètement libre….et qu’il ne faut jamais prendre nos droits, nos libertés et notre démocratie pour acquis.

 

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