« Leur travail est comme le geste auguste du semeur. »
Témoignage d'un ami sénégalais, Ousmane Thiendella Fall

(Ousmane a fait des études en philosophie et sciences de l'éducation. Il est travailleur autonome dans différents secteurs éducatifs et sociaux et milite surtout pour la cause de l'intégration des handicapés dans la société).

J'ai connu Mer et Monde en 2003-2004. À ce moment j'étais l'assistant coordinateur d'un projet d'insertion socio-économique des personnes handicapées à Dakar. Ce projet se déroulait en partenariat avec l'Association Nationale des Handicapés Moteurs du Sénégal (ANHMS). Mer et Monde nous a proposé ses services en ergothérapie, physiothérapie. Les personnes en situation de handicap avec qui nous travaillons avaient ce besoin. Nous avons accepté de recevoir les stagiaires canadiens dans ce domaine. Très vite, ils se sont donné une place de choix dans le processus d'insertion pour lequel nous nous battions à tous les niveaux. C'était pour nous de nouveaux champs de compétences que l'on ignorait en quelque sorte. Le Sénégal n'intervenait dans le cadre de la rééducation et la réadaptation qu'avec des médecins et des assistants ou travailleurs sociaux en général. On commençait à avoir plus d'arguments pour défendre la thèse selon laquelle le handicap est aussi et surtout une relation qu'une personne ayant une déficience entretient avec son milieu. Le contact avec les stagiaires (des ergo et des physio) renforçait en nous l'idée que le handicap est aussi lié à l'environnement qui peut devenir un obstacle à une personne qui a une déficience.

Cette collaboration a connu un réel succès tant pour les membres que pour l'association et le projet en cours, Des personnes (surtout des enfants) vivant avec une infirmité motrice cérébrale considérée comme irrécupérable, ont été réhabilités au grand dam de leur famille. Certaines personnes en situation de handicap en lien direct avec les stagiaires développaient davantage leur estime de soi et se donnaient plus de valeur.

J'ai eu l'occasion en 2005 de faire un stage au Québec avec le volet Réciprocité du programme Québec sans frontières. Avec du recul, il est certain que mon voyage au Québec a eu un impact sur ma vie surtout au plan professionnel. Bien que court (trois mois) ce périple m'a permis de voir une autre culture, une autre façon de travailler. Les personnes en situation de handicap par exemple du Québec me semblaient bien intégrées dans cette société. L'accessibilité et la mobilité sans compter l'éducation inclusive y sont une réalité. A mon retour il n'était plus question de douter de la possibilité de l'existence de l'école intégrative. Il n'était plus question de penser avec un air dubitatif qu'un non voyant ne pouvait pas avoir une vie professionnelle, une existence sociale autonome.

J'ai compris aussi que l'hospitalité, la convivialité, l'altruisme, etc., pouvaient être universaux. Ce séjour disons-le a été bénéfique et a laissé en nous, peut-être, de façon éparse dans notre corps et dans notre pensée des bribes de compétences ou d'habitus qui nous servent en cas de besoin mais qui échappent à toute entreprise de vouloir les mesurer.

Mer et monde a une démarche qui me semble convenir à notre situation, même si nous ne pouvons être catégorique dans notre assertion. La mise en relation de personnes de cultures différentes crée des résultats qui peuvent révolutionner les uns et les autres. Les contacts entre humains laissent des traces même si on ne les voit pas. Les actions de développement menées avec une approche simple permettent aux populations de base de s'approprier vite la problématique. Dans cette dynamique on commence à mieux voir que l'autre, l'occidental est un humain comme nous. Il n'est pas une machine à sou. Il peut vivre là où nous vivons et de jour en jour des relations de fratrie se développent. On se confie, on partage. Pour le stagiaire je pense aussi que c'est une expérience acquise qui permet de voir autrement le monde. Peut-être, un stagiaire de Mer et Monde, aujourd'hui, sera-t-il diplomate ou coopérant demain en Afrique, au Sénégal. Peut-être aura-t-il un plus pour avoir vécu dans un village, dans une famille sénégalaise.

Par ailleurs, un village comme Terrokh aura toujours Mer et Monde dans sa mémoire collective. Les jeunes de Terrokh d'aujourd'hui en parleront, demain, peut-être, autour du feu, pendant que la lune est claire, à leurs petits fils. En le faisant sûrement des mots et des personnages comme Ingrid, Ismaël et d'autres interviendront .. C'est pour dire que leur travail est comme le geste auguste du semeur. Il fait des sillons et taquine de nouveaux horizons que seul le temps peut connaître.

 

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