Photo : Évelyne Beauclair

Le pétrole, source d'instabilité en AfriquePar Jean Baptise Ndiaye

Quand on regarde les pays africains producteurs de pétrole, ils sont en réalité loin de se distinguer par le bien-être de leurs populations et leur poids sur la scène internationale comme c'est souvent le cas ailleurs. Le pétrole y est plus souvent source de corruption, de malheur et d'instabilité sociopolitique.

Au moment des indépendances africaines, de Gaulle a une certitude : la France ne peut être une grande puissance sans son indépendance énergétique Or elle tire la majeure partie de son pétrole des colonies. Aux yeux de la France, et des pays occidentaux de manière générale, l'exploitation du pétrole africain ne peut se faire que dans la «stabilité politique». Cette stabilité sera obtenue avec des chefs d'État qui auront concédé la grande partie de leurs ressources en échange de leur maintien au pouvoir. À défaut, l'exploitation se fera dans l'instabilité politique avec ses coups d'État successifs et ses conflits internes qui fragiliseront les pouvoirs en place et les rendront moins aptes à la négociation sur l'exploitation de leurs propres ressources.

Le Gabon est certainement le meilleur exemple de pays où le pétrole a été une source de «stabilité politique» malsaine, et ce, au bénéfice de l'Occident avant tout. En 1960, au moment de son indépendance, le pétrole était l'élément essentiel de l'économie du Gabon. Grâce au pétrole et à sa faible population, le pouvoir d'achat moyen et le revenu par habitant étaient un des plus élevés du continent. Mais, par la suite, l'inégalité dans la répartition des richesses a plongé presque un tiers de la population dans une grande pauvreté et son taux de chômage a dépassé 20 %. En 2014, la dette extérieure du pays était de 3,8 milliards de dollars et selon l'Indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement, le Gabon se classe 112e sur 149 pays.

Le pétrole gabonais est exploité par une dizaine de compagnies étrangères dont les plus importantes sont Shell et Total. Le pays a été dirigé de 1967 à 2009 par Omar Bongo. Ce dernier a pu se maintenir au pouvoir surtout grâce à ses «amitiés» avec la France, pays dans lequel il a placé les 400 millions de dollars d'héritage qu'il aurait laissés à sa famille. À sa mort, son fils lui a succédé avec, bien sûr, la bénédiction de la France.

Au Congo ou au Nigeria, la production du pétrole s'est faite plutôt sur fond d'instabilité. L'économie de la République du Congo repose essentiellement sur le pétrole, exploité principalement par les compagnies françaises Total et Elf. Le président Sassou Nguesso arrive au pouvoir par la force en 1979 peu avant la mise en production d'importants nouveaux gisements. Peu de temps après, en 1985, la chute des cours du pétrole va pousser le président à entamer des préfinancements pétroliers : ceci consiste à accorder ou garantir un prêt à un État producteur de pétrole en s'assurant des droits sur la production de barils à venir. C'est ainsi que Sassou s'est tourné vers Elf pour obtenir des avances de trésorerie n'exigeant que 17 % des ressources du pétrole pour l'État congolais. La dette du pays va dès lors se multiplier pendant que le pétrole est bradé jusqu'à 7 $ le baril.

Aux élections de 1992, Sassou a perdu le pouvoir au profit de Lissouba, mais ce dernier est jugé moins docile que Sassou car il ne veut plus se contenter de 17 % de son propre pétrole. La France, par l'entremise de Elf, décida de remettre Sassou au pouvoir par les armes en soutenant sa milice privée. Ce dernier revint au pouvoir à l'issue d'une sanglante guerre civile qui a fait quelque 400 000 morts sous des balles payées par l'argent de leur propre pétrole.

Le Nigeria, premier producteur africain (2,5 millions de barils par jour) ne dispose pas de raffinerie fonctionnelle, d'où de très fréquentes pénuries de carburant pour alimenter le marché local. Pendant que les compagnies pétrolières occidentales qui exploitent le pétrole nigérian font des bénéfices astronomiques, les villages par lesquels passe le pétrole pour aller en Occident n'ont souvent ni électricité ni eau courante. Les principales mangroves du delta du Niger se sont retrouvées tellement polluées que toute activité de pêche y est devenue impossible. Ce phénomène a été à l'origine des «Mouvement pour l'émancipation du delta du Niger» et «Mouvement pour la libération du peuple Ogoni». Ces mouvements ont pour principale source de financement les kidnappings de travailleurs des compagnies pétrolières, le trafic d'armes et le sabotage des pipelines pour détourner le pétrole.

Comble de malheur, le gouvernement nigérian a commis le «crime» de céder des puits de pétrole à la Chine, une concurrence jugée insupportable par les Occidentaux qui pompent le pétrole nigérian depuis 50 ans. De leur côté, les pétromonarchies arabes s'inquiètent d'un Nigeria trop puissant qui ne veut plus se soumettre au diktat de l'Arabie Saoudite et du Qatar sur le marché du pétrole à l'image de l'Iran et du Venezuela qui gèrent leur pétrole en toute souveraineté. C'est ainsi que l'Arabie Saoudite et le Qatar sont aujourd'hui les principaux financiers du mouvement terroriste Boko Haram qui est perçu par beaucoup comme le bras armé de l'Occident et des monarchies arabes pour déstabiliser le Nigeria et y chasser la Chine concurrente.

 

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