Photo : Justin Canning

L'Émeute dans l'histoire du Québec Par Gilles Laporte, Historien et président du Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ)

Le printemps étudiant de 2012 semble déjà bien loin tant le peuple québécois est apparemment revenu à ses traits caractéristiques : docilité, scepticisme, pacifisme et surtout, une
aversion pour la « chicane » et le choc des idées.

Cela ne doit pas laisser croire que l'explosion de 2012 était absolument inédite. Les débordements lors de manifestations et l'intervention des forces de l'ordre, sans être comparables à ce qu'on voit ailleurs dans le monde, sont néanmoins des constantes dans l'histoire du Québec. On peut ainsi identifier, à chaque époque, les conditions propices à l'explosion de la
colère populaire et à la riposte des autorités.

Qu'est-ce qu'une émeute ?
L'émeute est par définition spontanée et imprévisible. Certains ingrédients permettent cependant d'en prédire la venue. On doit d'abord se trouver face à une crise sociale quelconque, où une partie de la population ressent l'impression de subir une injustice. Si cette condition est essentielle à l'émeute, elle n'est jamais en soi suffisante. Pour cela, on doit aussi retrouver l'impression que tous les moyens démocratiques pour se faire entendre ont échoué. On assiste alors à une crispation pouvant mener à des manifestations violentes, où on s'en prend aux symboles du pouvoir contesté : un centre de recrutement de l'armée ou la vitrine d'une banque, par exemple. Finalement, la répression policière ou militaire suit, généralement appuyée par une majorité de la population qui, historiquement, est favorable au maintien de la loi et de l'ordre.

Les émeutes rurales (1775-1850)
Jusqu'au milieu du XIXe siècle, c'est dans le milieu rural qu'on retrouve au Québec les formes les plus vives de contestations populaires. On n'a qu'à penser à la grande rébellion des patriotes de 1837-1838, particulièrement intense dans les campagnes. La raison en est d'abord que les habitants se sentent roi et maître dans leurs campagnes, bien moins qu'en ville exposés à l'armée ou à la police. Depuis la Nouvelle-France, les villages québécois cultivent aussi un fort sentiment d'indépendance reposant sur des traditions et des élites locales tricotées serré. Cette solidarité se manifeste en particulier pour s'opposer à toute forme d'ingérence qui viendrait des métropoles, en particulier quand les injonctions leur sont adressées en anglais! Les premières émeutes se manifestent donc contre l'enrôlement obligatoire : lors de l'invasion américaine (1775), contre la loi établissant une milice citoyenne (1793) ou contre la conscription lors de la guerre de 1812. L'opposition aux régulations venues « d'en-haut » se manifeste aussi à l'époque des patriotes contre la tutelle britannique en général ou, d'une manière surprenante, contre l'instruction obligatoire, alors que le Québec est plongé dans la guerre des Éteignoirs (1842-1850) : une série d'émeutes visant à dénoncer l'imposition d'une taxe scolaire !

Les émeutes urbaines (1850-1955)
La révolution industrielle, les piètres conditions de vie et les inégalités sociales et nationales déplacent le foyer principal de contestation vers les villes à compter de 1850. Les deux moteurs de cette mobilisation sont les luttes ouvrières, en particulier entre 1917 et 1921, et la crise nationale qui déchire le Canada entre francophones et anglophones, dont le point culminant sera la crise de la conscription de 1917-1918. Durant la semaine sainte de 1918, la basse-ville de Québec est secouée par une série d'émeutes se soldant par l'intervention de l'armée canadienne, des dizaines de blessés et la mort d'au moins trois civils. Ces manifestations urbaines connaissent un nouveau sursaut durant les années 1950, alors que le premier ministre Duplessis et sa police provinciale mènent une lutte forcenée aux syndicats.

Vive le Québec libre ! (1955-1970)
L'émeute du forum d'avril 1955, alors que la rue Sainte-Catherine à Montréal s'embrase à la suite de la suspension du joueur étoile du Canadien, Maurice Richard, marque une nouvelle période particulièrement intense, dans l'histoire des émeutes au Québec. On assiste alors à une forme de fusion entre la lutte sociale, portée surtout par les syndicats, et la lutte nationale, désormais portée par des séparatistes autour du Rassemblement pour l'indépendance (RIN, 1960) et le Front de libération du Québec (FLQ, 1963). Certaines de ces émeutes ont marqué durablement les mémoires : le Samedi de la matraque (1964), les émeutes de Saint-Léonard à propos du bill 63, ou l'émeute de la Saint-Jean-Baptiste (1968). La crise d'Octobre 1970 et l'imposition de la loi des mesures de guerre marquent un point d'arrêt brutal à cette période d'effervescence. On assiste dès lors à une scission progressive entre forces de gauche et forces nationalistes, surtout après 1976, quand le Parti québécois prend le pouvoir. Les émeutes connaissent alors une pause marquée et on a pu ainsi croire qu'un Québec plus riche et plus équitable avait définitivement tourné la page sur cette forme de contestation.

Les émeutes à l'ère Facebook
L'étonnante mobilisation étudiante de 2012 et l'intensité des affrontements lors de certaines manifestations fascinent toujours, au point que les syndicats et les groupes sociaux aimeraient bien eux aussi en connaitre la recette magique ! Une des explications repose sur les caractéristiques des médias sociaux, notamment de Facebook. Les médias sociaux ont d'une part permis, à faible coût et parfois en quelques heures, de mobiliser des milliers de manifestants parfaitement informés à des endroits précis et avant même que les médias ou les forces policières soient informés. D'autre part, l'impact des médias sociaux commence à être mieux décrit par les sociologues : ils engendreraient des groupes d'appartenance dotés d'une forte cohésion interne convaincus de détenir la vérité. Puisque ceux qui se retrouvent sur ces forums partagent en général les mêmes convictions, on en vient à croire que ce qui y circule reflète la voix du bon sens. Conséquence, on se méfie des médias de masse qu'on juge propagandistes et manipulés, tandis que la seule « vérité » serait celle diffusée sur son fil de presse Facebook. Ce néo-tribalisme engendre donc une forte cohésion entre les adhérents, d'autant plus disposés à commettre des actions radicales contre l'ordre établi.

Plus profondément les tendances actuelles en matière de manifestations et d'émeutes sont alimentées par la crise du modèle démocratique traditionnel, reposant sur l'exercice du droit de vote et sur l'action au sein de partis politiques établis. Bref, la manifestation et ses dérives violentes semblent encore avoir de beaux jours devant elles, en attendant qu'un nouveau mode de représentation permette une expression plus sereine des opinions.

 

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