Photo : Justin Canning

Le canal de la discorde Par Orlane Vidal, directrice terrain de Mer et Monde au Nicaragua

Le 6 septembre dernier, se déroulait la 48ème marche de protestation contre la construction du canal inter-océanique qui devrait relier la côte caraïbe à la côte pacifique du Nicaragua. Le projet colossal, rêvé par des dizaines d'investisseurs depuis plus d'un siècle, était finalement inauguré par le président actuel, Daniel Ortega le 22 décembre dernier, laissant le champ libre au consortium chinois HKND (Hong Kong Nicaragua Development) pour commencer les grands travaux qui en théorie devraient s'échelonner sur cinq ans. Le canal devrait mesurer 278 km, c'est-à-dire trois fois plus que le canal du Panama, et traverser le grand lac Cocibolca, l'un des joyaux naturels du Nicaragua ; il morcellerait ainsi le pays en deux territoires, telle une cicatrice béante et indélébile.

Certes, la perspective des emplois créés pour les Nicaraguayens – estimés au nombre de 50 000, contre 25 000 destinés à la main-d'œuvre chinoise et 25 000 pour la main d'œuvre issue d'autres pays -, ainsi que la promesse d'un grand bond en avant pour le développement du pays séduisent plus d'un électeur nicaraguayen. Pourtant, à mesure que le projet devient prêt de se concrétiser, les opposants continuent de
s'inquiéter des conséquences néfastes qu'il laisse présager : déplacements et expulsions de population, dommages environnementaux, privatisation des ressources naturelles et conditions de travail précaires sont autant de menaces qui planent sur les habitants des trois départements visés par le trajet du canal. Le manque de transparence dont fait preuve le gouvernement de Daniel Ortega sur les impacts réels de la construction alimente les rumeurs et suscite l'anxiété des familles potentiellement affectées.

Alors, osant défier la décision d'un président à la popularité en baisse, ces citoyens en colère tentent, depuis le 19 septembre 2014, de donner une visibilité au mouvement social de contestation du projet en organisant des marches de protestation quasi-hebdomadaires dans les localités affectées par les
travaux. Si les manifestations se déroulent généralement dans le sud du pays, elles trouvent parfois un écho aux niveaux national et international, notamment lorsqu'elles essuient une répression musclée de la part des forces de l'ordre nicaraguayennes, comme ce fut le cas durant le mois de décembre 2014. Dans un petit pays post-révolutionnaire et à la réputation pacifique, tel que l'est le Nicaragua, les manifestations sont synonymes d'affront aux dirigeants, mais ne sèment pas autant le trouble que l'usage de la
violence pour contenir les marches pacifiques. Peu commentées par la majorité des médias nicaraguayens, qui flirtent ouvertement avec le gouvernement, les manifestations se déroulent en dépit de la déferlante sino-nicaraguayenne qui menace de tout aspirer sur son passage, et en premier lieu des droits fondamentaux des citoyens bafoués.

Il serait hasardeux de prévoir l'avenir du mouvement social, même s'il est évident que les motifs de la discorde perdureront quoi qu'il advienne. Une chose est certaine, à l'approche des élections présidentielles de 2016, Daniel Ortega et son gouvernement sont plus que jamais sur le qui-vive face au grondement des électeurs déçus.

 

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