Photo : Justin Canning

« Y'en a marre » Par Pape Kebe, travailleur social

Le mouvement « Y'en a marre » est la suite logique des contestations des rappeurs engagés durant les années 90, très sensibles à la souffrance et à la misère des populations du Sénégal. Durant le Forum Social Mondial organisé au Sénégal en février 2011, j'étais tout fier de montrer la détermination de ces jeunes activistes à la délégation québécoise, avec mon amie Isabelle Vallée. Mes amis québécois louaient leur action mais trouvaient que leur démarche manquait de discipline. J'étais d'accord, mais aujourd'hui, je suis heureux qu'on m'ait demandé de parler de ce mouvement respecté un peu partout dans le monde.

L'idée de ce mouvement vient des rappeurs de Keur Gui en janvier 2011, autour du thé bouilli ; ce groupe se révoltait face aux coupures intempestives d'électricité que subissaient les populations confrontées à la vie chère et au chômage pendant que certains membres du gouvernement voyageaient en jet privé. Avec le journaliste Fadel Barro, les rappeurs Simon, Fou Malade et leur ami Aliou Sané, fondèrent le mouvement « Y'en a marre ». Ce terme accrocheur traduisait (et continue de traduire) le ras-le-bol général qui animait les Sénégalais face au marasme socio-économique.

Leur plan d'action peut se résumer à faire prendre conscience aux Sénégalais de leur situation intenable et de les pousser à s'indigner en usant de leur pouvoir citoyen (le vote) face au gouvernement qui est déconnecté de la réalité sociale. Selon Fadel Barro, le mouvement « Y'en a marre », c'est d'abord un mouvement citoyen dont l'objectif est de mobiliser toutes les énergies pour transformer la société.

C'est ainsi qu'ils ont sillonné le Sénégal avec des pancartes « Y'en a marre » pour inviter les populations à signer des pétitions contre le chômage, la vie chère, la corruption, la pauvreté… Dernièrement, les militants ont été des acteurs marquants pour démasquer les manœuvres douteuses du Président Wade pour changer la constitution afin de se faire réélire.

Les leaders sont arrêtés, auditionnés pendant des heures, tabassés par la police voire humiliés dans les geôles. Leur attitude républicaine lors de leurs différentes interpellations fut louée par l'opinion sénégalaise à travers les réseaux sociaux. Leur démarche fut pacifique, même après le départ du président Wade.

Aujourd'hui le mouvement « Y'en a marre » a montré à la jeunesse africaine que l'on peut combattre, sans armes, tous les maux liés à la mauvaise gouvernance, dont les conséquences sont la pauvreté et l'injustice, par une démarche citoyenne, républicaine et patriotique.

Le mouvement ficelle actuellement plusieurs projets, notamment sur la gouvernance participative, la démocratie, l'entreprenariat pour et avec des jeunes. Il a aussi mis en place des forums « WAHAL AK SAH DEPUTE » (parle avec ton député) pour permettre aux populations de rencontrer les élus et d'avoir un cadre d'échange et de partage.

Le concept controversé du NTS (Nouveau Type de Sénégalais) a été développé par ce mouvement qui veut que le Sénégalais adopte davantage de valeurs civiques.

On peut citer aussi le « Dox ak sa gox » (émission diffusée à la télévision) pour pousser les jeunes à mettre sur pied des activités tendant à favoriser le développement de leur localité.

Malgré cette réussite nationale et internationale, ce mouvement « Y'en a marre » que j'admire et que je respecte, fait l'objet de critiques relatives à leur « mauvaise influence » sur la jeunesse sénégalaise. En fait, les promoteurs ont tout le temps cette apparence marginale ressemblant à des fumeurs de « pot », aux bonnets « Amical Cabral » (résistant bissau-guinéen), rasta, tresses, visages mal ou pas rasés ; leurs vérités crues et leur anticonformisme choquent le père de famille conservateur.

D'autres détracteurs accusent les leaders du groupe, d'être à la solde de politiques tapies dans l'ombre ou d'organisations occidentales qui leur assurent des financements…

Pour Kilifa : « Les critiques, on en entendra toujours, on le sait. Des intellectuels sénégalais ont toujours jalousé notre popularité car ils n'auraient jamais imaginé qu'un petit groupe de rappeurs sortis du fin fond de la banlieue sénégalaise intéresserait Barack Obama ou d'autres personnalités comme Laurent Fabius ».

Selon mon humble avis, ce mouvement a le mérite de porter la voix du peuple sénégalais qui a trop souffert du marasme économique. Ses tenants sont des sentinelles face aux politiciens véreux qui ont pillé nos maigres ressources. Aujourd'hui ils sont invités à partager leur expérience d'activistes pacifiques partout dans le monde et en Afrique (Burkina Faso, République Démocratique du Congo où ils ont même été emprisonnés)…

Cette prise de conscience ou d'indignation de la jeunesse africaine se traduit par le développement des mouvements du genre « Balai citoyen » au Burkina. Ce mouvement a été un acteur majeur de la longue mobilisation contre le projet de modification constitutionnelle du président Blaise Compaoré. De même, la campagne citoyenne « Filimbi » (coup de sifflet en swahili) qui s'insurge contre un troisième mandat du président Joseph Kabila en 2016. Dans le même ordre d'idée, l'on peut citer d'autres actions telles : « Ça suffit comme ça » au Gabon et la « Croisade Niger » au Niger…

La jeunesse africaine est écoutée et respectée à travers ces mouvements citoyens. Ces manifestations peuvent repousser les afro-pessimistes et permettre que l'Afrique soit au rendez-vous du développement dans les prochaines décennies. Sur ce, l'on peut se réjouir du prix de la Fondation Prince Claus au mouvement « Y'en a marre » pour sa contribution à la préservation de la démocratie au Sénégal.

Ce prix est attribué chaque année à des personnes, des groupes, des organismes dont les actions culturelles ont un effet positif sur le développement des sociétés et qui récompense des réalisations exceptionnelles dans le domaine de la culture et du développement.

Le mouvement « Y'en a marre » recevra officiellement son prix lors d'une cérémonie prévue le 2 décembre 2015 en présence de la famille Royale aux Pays-Bas.

 

< précédente