Un pont
 
 

Quand j'étais à Baback au Sénégal, l'équipe de Mer et Monde, basée à Thiès, se faisait discrète. Ce stage en enseignement, c'était l'immersion totale et obligatoire dans la communauté. Parfois, Pape, employé de l'équipe terrain, nous visitait à l'école. Je lui expliquais mes réussites et mes difficultés ; il prenait le temps de m'entendre et me répondait. Puis il repartait et, tout comme ma co-stagiaire toubab, je constatais combien ce moment de traduction culturelle m'avait éclairée sur les derniers jours passés à « m'ensabler la comprenure ».

Dans les « journées Mer et Monde », il y avait Denis, le directeur terrain québécois. On aurait dit que sa présence et ses mots me servaient de reconnexion à un ancrage profond, celui que je risquais d'oublier quand le Sérère ou le riz au poisson, si délicieux soient-ils, engloutissaient mes repères et que je perdais un peu l'équilibre. Un aller-retour nécessaire entre ma culture et ce Sénégal qui s'imprégnait en moi, qui se propageait comme une goutte d'encre indélébile. Et puis c'était surtout la mise en perspective de mon métier à venir, les conseils éclairants, un soutien précis et précieux pour garder le cap sur mes apprentissages. L'équipe terrain s'assurait que j'étais là, tout comme mes camarades, et que je comprenais le pourquoi et le comment. Pas de déraillement possible avec ces aiguilleurs.

J'ai refait un stage deux ans plus tard, comme accompagnatrice cette fois. Avec mes stagiaires, on allait participer à la plantation de légumes. L'équipe terrain avait connu du mouvement : Denis était remplacé par Madeleine, Adèle relayait Pape. Ce qui n'avait pas changé, c'était ce pont suspendu entre nos deux continents. Tenu à bout de bras, vissé solide dans le partage de nos valeurs profondes, parfois abyssales, ce pont se laissait encore traverser doucement, reliant le Québec et le Sénégal, tout simplement.

Marilia Dufourq

 

 

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