Acheter ou Donner? Par Dominique Boisvert *

Notre société marchande est centrée toujours davantage sur la consommation. Consommation de tout : biens matériels, bien sûr, mais également services, biens culturels et même… spirituels (croissance personnelle, retraites, etc.). C'est cet échange monétaire de biens et services qui constitue le PIB, et donc le principal indicateur de notre richesse collective et de notre croissance. Et cela, à l'échelle d'une économie mondialisée.

L'achat et la vente sont devenus les fondements de notre vie en société, à commencer par la vente de notre force et de notre temps de travail, en échange du salaire qui nous permettra… tous les autres achats de notre vie! Puisque (et c'est un postulat) on ne peut vivre sans argent!

Eh bien oui! On pourrait vivre sans argent. Un britannique, Mark Boyle, en a fait récemment l'éclatante démonstration, racontée dans L'homme sans argent (Éditions Les Arènes, 2014). Comme un anthropologue québécois, Denis Blondin, en avait fait l'éloge, dès 2003, dans La mort de l'argent (Éditions La pleine lune). Ça vous choque ou paraît invraisemblable? Allez lire vous-mêmes : vous serez étonnés!
(http://carnet.simplicitevolontaire.org/2015/04/mark-boyle-lhomme-sans-argent/)

Une société du don plutôt qu'une société marchande : on s'entend, ce n'est pas pour demain à l'échelle de la planète! Car ça va à l'encontre des règles fondamentales de notre monde, règles qui ont favorisé l'émergence des riches et des puissants et qui protègent leurs intérêts.

Mais il existe pourtant déjà plein d'expériences réussies de cette société du don : les innombrables organisations basées sur le bénévolat, du sport aux arts en passant par les milieux d'entraide et de soutien social; bien des projets lancés par des jeunes qui seraient irréalisables s'ils devaient les financer de manière traditionnelle; les solidarités traditionnelles qui subsistent encore dans les familles, les villages ou dans certains quartiers; les entreprises de mécénat ou de mentorat permettant de partager gratuitement avec d'autres ce qu'on a accumulé; le foisonnement d'expériences d'échange et de partage de biens, de services et de savoirs qui se développent grâce à Internet; les systèmes de « monnaies locales » qui s'organisent hors des circuits monétaires traditionnels, etc.

Même si ces initiatives sont encore modestes et souvent éparpillées, elles contribuent à inverser la dynamique marchande habituelle, basée sur la création de la valeur en fonction de la « rareté » telle qu'établie par le « marché ». Alors que la dynamique du don est celle de « l'abondance » créée par la « gratuité » : si je donne généreusement autour de moi, je crée en principe davantage de satisfaction que de frustration; et dans la mesure où l'on instaure une culture de « donnez au suivant » (« pay it forward » en anglais) plutôt qu'une mentalité d'échange ou d'équivalence (je te donne ceci en échange de cela : et deux ceci si tu me donnes deux cela), le fait de recevoir gratuitement a plus de chance de nous inciter à donner généreusement à notre tour que de nous inviter à engranger soigneusement et à accumuler pour nos vieux jours.

Au fond, le don appelle le don et la générosité appelle la générosité. Alors que l'achat appelle la propriété (privée), la possession et l'accumulation. Tout comme l'achat invite à la réciprocité de l'échange (je te donne si tu me donnes) et à l'équivalence ou la « justice » de l'échange (un = un; deux = deux). Avec le don, on met en circulation; avec l'achat, on contrôle la circulation. Avec le don, on ne compte pas; avec l'achat, on calcule nos intérêts.

Bien sûr, même dans le don, nos motivations (et donc nos « intérêts ») peuvent être multiples (et pas toujours aussi désintéressées qu'on aimerait le croire) : on donne pour avoir une bonne estime de soi, pour projeter une bonne image de soi, parce que nous trouvons plus de plaisir ou de bonheur à donner qu'à recevoir, etc. Mais aussi par réel altruisme, par souci de justice sociale, pour redonner une partie de ce qu'on a reçu, etc.

Et il y a tellement d'autres aspects du don que l'on pourrait (et devrait) aborder… Ce sera pour une autre fois!

Mais ce sur quoi j'aimerais vous laisser, c'est l'importance de prioriser le don dans nos vies. Le don est comme l'épargne : la plupart des gens aimeraient pouvoir épargner, mais en sont incapables parce que l'épargne est un résultat plutôt qu'un objectif. Comme l'épargne est pour eux ce qui reste disponible à la fin, une fois toutes les autres dépenses faites, il ne leur reste en général rien. Alors que la meilleure façon d'épargner est de déterminer à l'avance son objectif d'épargne et de commencer son mois en mettant cet argent de côté (exactement comme on le ferait du paiement d'un loyer). Et ce sont les autres dépenses qui devront ensuite s'ajuster à l'argent disponible, plutôt que l'épargne qui sera à la merci des dépenses faites durant le mois.

Pour moi, le don (quelle qu'en soit la forme) devrait être l'axe essentiel de nos vies. Notre bonheur s'en porterait beaucoup mieux. Et les autres et la planète aussi!

* L'auteur écrit principalement dans deux blogues : Le carnet des simplicitaires (www.carnet.simplicitevolontaire.org) et sur son propre site Internet (www.dominiqueboisvert.ca) Il a publié : L'ABC de la simplicité volontaire (Écosociété, 2005) et ROMPRE! Le cri des « indignés » (Écosociété, 2112). Son prochain livre s'intitulera probablement Un trésor en héritage et devrait être publié chez Novalis en septembre 2015.

 

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