Les Québécois et la philanthropieEntrevue réalisée par l'Unisson avec Daniel Lapointe, directeur de la Fondation du CUSM (Centre universitaire de santé de McGill) et auteur du livre « La gestion philanthropique, guide pratique pour la collecte de fonds »

Comment pouvons expliquer l'écart très important entre les dons effectués au Québec et ceux qui sont effectués ailleurs au Canada? Serait-ce que les québécois sont moins généreux?

La récente étude de 2013 de Statistiques Canada démontre
encore que les Québécois sont au dernier rang dans l'échelle de la philanthropie. Je n'aime pas dire que les Québécois sont moins généreux parce que ça donne une couleur inappropriée au propos. Il y a des cas où les Québécois se sont montrés plus généreux, par exemple lors du tremblement de terre en Haïti. L'écart dans les dons pourrait s'expliquer parce que le revenu disponible (après impôt) est moindre que la moyenne canadienne. Mais l'écart des dons n'est pas proportionnel à l'écart des revenus. On devrait plutôt parler d'un ensemble de facteurs dont le premier relèverait d'un trait culturel. Le cheminement de notre société ressemble beaucoup à celui de l'Europe, de la France en particulier où, comme société, on se tourne spontanément vers l'État pour prendre en charge nos problématiques. Ailleurs au Canada, le sens de la communauté est très fort. Les Canadiens des autres provinces pourront aussi se tourner vers l'État mais ils auront d'abord le réflexe de se demander : « Qu'est ce qu'on peut faire, nous de la société civile, pour régler la situation».

Maintenant qu'au Québec, l'État se montre moins disponible, notre point de vue, notre attitude évolue…et on remet en question cette attente à l'effet que l'État va tout faire. Dans certains cas on considérera que notre participation donne une valeur ajoutée à ce qui est déjà fait par l'État et dans d'autres occasions, on se rendra à l'évidence qu'il nous faut suppléer à son absence.

Quels rôles peuvent se distribuer l'État et la philanthropie? Y aurait il un danger à ce que les choix de mesures sociales soient laissés entre les mains de philanthropes ?

Je crois qu'il est sain de se dire: « Je suis solidaire de ma société en payant mes taxes mais aussi en m'investissant ou en investissant mon argent dans des causes qui me rejoignent davantage ». En fait nous avons souvent plus de contrôle sur nos dons que sur nos taxes. On peut non seulement choisir l'organisme qui nous convient, mais dans certains cas, on peut aller un peu plus loin et discuter sur la manière dont notre don sera utilisé pour venir en aide à la cause qui nous préoccupe.

Que l'État ait le monopole et le pouvoir absolu sur les problématiques de la société, ce n'est pas vertueux en soi. Qu'il y ait une multiplication des acteurs, je ne vois pas ça comme étant un péril, mais comme l'expression d'une société saine qui, autant par son bénévolat que par ses dons, peut s'investir dans des causes qui lui tiennent à cœur. L'État doit maintenir ses priorités, fruits d'un processus social dans notre société démocratique où les partis politiques et les groupes de pression jouent leur rôle. L'État reçoit ces messages, ces pressions, et les traduit ensuite en investissements publics. Parallèlement, la société civile par l'entremise des donateurs gros et petits, fait avancer certaines causes; d'aucunes avancent plus vite, alors que d'autres bénéficient d'un appui populaire plus important…ceci est aussi le reflet des préférences et des convictions de la population.

Quelles seraient les conditions gagnantes pour que la philanthropie se développe mieux au Québec?

Les gens ne s'y prennent pas toujours comme il faut pour faire des demandes d'argent. Ce sont les Américains qui peuvent nous en apprendre le plus sur le « savoir faire »; celui-ci s'acquiert par des formations spécifiques ou continues, données par des associations philanthropiques ou par des universités. Un « savoir faire » qui se développe va rendre les gens plus efficaces pour « faire plus avec moins ».

Fondations publiques, fondations privées et organismes de bienfaisance
(tiré de : « La gestion philanthropique, Guide pratique pour la collecte de fonds »)

Sauf exception les fondations ne se donnent pas le mandat de livrer des programmes et services.
Elles visent plutôt à recueillir et à verser de l'argent aux organismes de bienfaisance enregistrés pour les aider à jouer ce rôle.
Les fondations privées sont gouvernées par un CA généralement contrôlé par un seul donateur ou membres d'une même famille.
Les fondations publiques quant à elles, sont dirigées par un CA composé d'administrateurs indépendants.
Elles sont habituellement créées pour soutenir les activités d'un établissement particulier.

(Remarque : Jeunes et société est une fondation privée. Elle a justement été mise sur pied pour soulager quelque peu les administrateurs de Mer et Monde et de la Ferme Berthe- Rousseau d'une part de travail entourant la recherche de financement)

Depuis plus de 20 ans l'AFP (Association of Fundraising Professionals) donne une formation à ses membres. Il y a maintenant un Certificat en gestion philanthropique qui est donné à l'Université de Montréal depuis 5 ans ; il y a aussi des cours qui se donnent à l'UQÀM et à McGill, dans le cadre de programmes en administration ou en relations publiques. C'est une étape très importante qui a été franchie au Québec.

Y a–t-il quelques stratégies gagnantes pour une collecte de fonds?

La collecte de fonds, c'est avant tout une question relationnelle. Il faut bâtir de vraies relations avec ceux qui nous appuient ; il faut éviter de se limiter aux transactions. Lors d'un événement, on doit essayer de comprendre, de connaître nos donateurs, de les amener à participer, à s'engager et il faut donner de l'information sur ce qu'on fait. C'est une dimension fondamentale qui est parfois oubliée.

Historiquement on a eu tendance au Québec à se tourner vers les grandes entreprises. On ne devrait pas oublier les PME qui ne sont pas autant sollicitées; si on leur présente des projets emballants on pourrait plus facilement susciter leur intérêt. Certaines sont très prospères et pourraient faire des dons substantiels.

Pour solliciter le grand public, on a « du chemin à faire ». Il faut tranquillement amener les gens à réaliser que les dons si petits soient ils, et toutes les formes d'engagement sont nécessaires; le message à passer serait: « si on croit en une cause, soutenons- la »

Et vous, qu'est-ce qui vous « allume »?

Ce qui m'allume, ça été mes études en sciences politiques où je voulais changer le monde et je veux encore le changer. Mes opinions ont évolué, je crois beaucoup au communautaire, aux organismes de bienfaisance, à ce qu'ils apportent à la société. Je m'y suis investi comme bénévole et employé. Par mes conférences, mes cours, et le guide que j'ai écrit sur la gestion philanthropique, j'espère faire « une petite différence » dans le progrès de la philanthropie au Québec.

La réalité philanthropique du Québec (tiré de : « La gestion philanthropique, Guide pratique pour la collecte de fonds »)

  • Les Québécois appuient des causes charitables dans un grand nombre de secteurs d'activités.
  • Les statistiques montrent que les Québécois sont moins généreux que les autres Canadiens en ce qui a trait aux dons de charité. Ce constat doit toutefois être interprété à la lumière de certaines particularités propres au Québec. De plus, une culture philanthropique se développe graduellement au Québec.
  • Les gens plus vieux et plus aisés financièrement se montrent plus généreux.
  • Les dons philanthropiques aux organisations de bienfaisance proviennent principalement des individus, mais aussi des entreprises et des fondations privées.
  • Les grandes entreprises ont généralement une approche articulée et réfléchie en matière de philanthropie, tandis que les PME agissent de façon plus arbitraire et donnent plus modestement.
  • La grande majorité des gens donnent aux organismes de charité. Les Québécois sont donc disposés à aider!

 

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