Le travail bénévole court le danger d'être instrumentalisé au service des priorités néolibérales*Par Lucie Bélanger, militante féministe, engagée dans le mouvement communautaire autonome

L'action bénévole, dans le champ des services d'entraide, est un lieu privilégié de la responsabilité citoyenne : prendre soin, nourrir, faciliter l'accès, éduquer, dans autant d'espaces de vie que l'école, la culture, les loisirs, la santé, l'environnement. Elle consiste à tisser des liens de solidarité entre les générations, entre diverses communautés culturelles et des groupes de personnes exclues et isolées socialement, entre voisins d'un quartier, pour que le quotidien des personnes, menacé d'envahissement par les rapports marchands, ait un sens et soit vécu humainement. Cela résume l'histoire des petites et grandes corvées qui contribuent à façonner le monde que nous voulons laisser en héritage.

Le travail bénévole ne s'exerce pas en vase clos, à l'abri des grands enjeux sociaux actuels liés à la mondialisation néolibérale et à la primauté accordée à la marchandisation de nos sociétés.

Nous assistons à une transformation radicale du rôle de l'État. Celui-ci renonce de plus en plus à sa souveraineté et à sa responsabilité sociale, pour devenir gestionnaire au service des pouvoirs économiques, au détriment du bien-être collectif des populations. Les bénévoles sont en première ligne pour constater les ravages que ce virage génère dans les services de santé, d'éducation, de soutien social aux familles, aux personnes seules ou âgées, etc.

Parallèlement à ces ajustements structurels s'opère un ajustement des valeurs de solidarité en faveur d'une incitation à la résignation politique, propageant une culture du fatalisme, de la désespérance, mais aussi de la méritocratie. Les outils de promotion de la justice sociale deviennent des « irritants sociaux ». La défense des droits collectifs cède la place à la promotion de l'individualisme et la solidarité, à l'antagonisation des rapports sociaux.

Sur ce terrain miné, l'État lance un appel pressant aux ressources du bénévolat, pour compenser son désengagement social. La réponse est généreuse, mais peut-elle se contenter de combler les vides de la solidarité sociale créés par ce désengagement? Dans l'action bénévole, le discernement et la vigilance s'imposent donc.

Ce discernement doit s'ancrer dans l'analyse féministe. Celle-ci est d'autant plus indispensable qu'historiquement le bénévolat d'entraide a d'emblée été confié aux femmes. Sans leur accorder la reconnaissance de leur travail bénévole, sans leur consentir un nécessaire pouvoir d'intervention sur les visées politiques sous-jacentes.

Il y a une grande parenté entre les enjeux qui concernent le travail bénévole et ceux du travail domestique des femmes. Ils sont soumis au même processus d'invisibilisation, de dévalorisation et, paradoxalement, à une surenchère louangeuse qui vise à légitimer leur état « harnaché ». Quel est l'objectif de ce double discours, sinon de s'approprier gratuitement le travail des femmes pour l'arrimer aux exigences des politiques néolibérales, génératrices de pauvreté et d'exclusion? Tout comme le travail domestique, le bénévolat s'inscrit dans les marges des sphères officiellement productives générant du profit; il entre dans le temps non marchand : le temps de l'enfance, de la maladie, de la vieillesse. Et pourtant, il est indispensable au fonctionnement d'une économie néolibérale et patriarcale, car il contribue à diminuer les coûts de production et à assurer la paix sociale. Mais on tient à le contrôler étroitement et à étouffer toute forme de questionnement sur les choix de société implicites. Ou sinon, à discréditer les bénévoles : comment des femmes confinées à leur cuisine ou situées dans les marges bénévoles du temps et de l'espace de production pourraient-elles comprendre les complexes enjeux de société? Sont-elles mêmes considérées comme des citoyennes à part entière?

Dans le quotidien des gestes d'entraide, d'assistance, d'accompagnement, les bénévoles sont à même de toucher, de voir, de sentir les détresses humaines qui ne s'affichent pas sur les tableaux de la Bourse, mais qui sont le prix à payer pour que d'autres y voient leur cote monter. Ce savoir, il faut le porter haut et fort en public, de même que les solutions de rechange qui s'élaborent dans ces soi-disant marges, mais qui sont en réalité des lieux centraux de résistance pour un autre projet de société. Au Québec, en 1995, et dans plus de 160 pays en 2000, les femmes ont marché pour du Pain et des Roses, pour un monde d'où l'on exclura, non les personnes et leurs besoins, mais l'asservissement des personnes aux profits.

Le bénévolat est un geste éminemment politique. Nous devons nous imposer comme interlocuteurs et interlocutrices autonomes, incontournables dans le débat concernant les choix de société.

* Article reproduit de la revue Relations, du Centre Justice et Foi, no 681, décembre 2002. Il a été écrit il y a déjà douze ans, mais il est toujours actuel, puisque le modèle néolibéral est de plus en plus présent. Les bénévoles devraient jouer un rôle important pour une prise de conscience collective.

 

Avec la mondialisation et la généralisation du libre-échange, on entend de plus en plus raconter une seule histoire, celle du marché, comme si l'humanité ne vivait que de commerce, comme si tout n'était que produits. Ce siècle verra l'opposition entre un nouvel homme, produit et producteur, et « l'homo Donator », celui qui conteste cette vision de l'humanité. Les bénévoles seront au cœur de cette opposition majeure qui se dessine. Parce que le bénévolat est la preuve constante que le temps n'est pas de l'argent, témoignage permanent de la nécessité d'autres valeurs que celles marchandes, fondées sur la production.
(tiré d'un article de Jacques T. Godbout, « L'acte de bénévolat… » Relations, du Centre Justice et Foi, no 681, décembre 2002)

 

 

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