La part du collectif dans l'action bénévole Par Jacques Boudrias, Professeur de sociologie au Collège Jean-de-Brébeuf

Le présent article a pour but de traiter du bénévolat selon une perspective sociologique en montrant premièrement les déterminants de l'action bénévole et en présentant ensuite la genèse et l'institution de l'action bénévole. Nombre d'indices amènent parfois à regretter l'absence de liens sociaux, plutôt que d'apercevoir la toile presqu'invisible qui tisse les liens de solidarité maintenus en vie grâce à l'action bénévole.

Déterminants de l'action bénévole
L'action bénévole se définit par « des actions qui permettent à des individus, des groupes et des collectivités de se donner des services, nouer des liens, résoudre des difficultés, réconcilier des intérêts personnels et des valeurs. » (Gagnon et al, 2013). Les visages de l'action bénévole sont multiples : aide aux devoirs, accompagnement pour les soins en fin de vie, distribution de paniers pour aide alimentaire, participation à des conseils d'administration d'organismes à but non lucratif, militantisme au sein d'un parti politique ou au profit d'une cause supportée par une organisation non gouvernementale.

Une étude effectuée par Statistique Canada en 2012 montre que le nombre de bénévoles au Canada croît plus rapidement que la population. L'enquête révèle en outre que la plus grande partie du travail est effectué par une petite proportion de bénévoles.
L'enquête montre que la probabilité de faire du bénévolat dépend en partie de l'étape de vie. Ainsi, les principaux déterminants de l'action bénévole sont l'âge, l'état matrimonial, la scolarité, le revenu, la situation sur le marché du travail et la présence d'enfants d'âge scolaire dans le ménage.

La grande majorité des bénévoles sont motivés par leur désir de contribuer à leur communauté (93 %). De plus, 78 % voulaient mettre à profit leurs compétences et leur expérience; 59 % ont dit avoir été touchés personnellement par la cause que soutient l'organisme; et 48 % ont fait du bénévolat parce qu'ils avaient des amis engagés. Statistique Canada indique par ailleurs que quatre Canadiens sur cinq offrent de l'aide directe à des membres de la famille, des amis et des voisins. Ces engagements non encadrés illustrent la propension des canadiens à s'engager gratuitement au profit des besoins d'un tiers.

Genèse et institution de l'action bénévole au Québec
Si le bénévolat est d'invention récente et que son histoire n'est pas bien longue, c'est qu'il est lié à la modernité. Bien qu'issu des actions dites charitables, auxquelles il doit son nom (benevolus : bienveillant, qui veut le bien), et de la vie associative, dans laquelle il trouve ses moyens d'intervenir et ses finalités, il transforme ce double héritage en laïcisant la charité et en individualisant l'engagement social. À mesure que son action s'élargit, la charité fait place à un discours plus politique sur les solidarités, auquel se greffe un discours sur le développement personnel.

L'émergence de la vie associative au 19ième siècle est favorisée par les crises (épidémies, incendies), par les problèmes criants de la santé publique, par les limites des réseaux d'entraide et l'absence d'État providence. Ces associations s'appuient sur des réseaux personnels pour recruter, tout en cherchant à préserver ou à compenser les réseaux familiaux là où ils sont insuffisants; elles entretiennent des relations complexes avec l'Église et l'État, dont elles cherchent à demeurer indépendantes tout en bénéficiant de leur appui matériel et symbolique, complétant leurs actions, s'y substituant parfois, mais contribuant également à l'adoption de politiques sociales et à l'intervention croissante de l'État. Les cinquante premières années du 20ième siècle témoignent d'un véritable renversement économique et démographique au Québec (Gagnon et al., 2013).

L'héritage de l'Église catholique
L'Église a fourni des modèles d'engagement et un discours qui cherche à dépasser la charité par l'engagement au service de la justice et du développement. Ce mouvement conduit à la promotion de l'individu comme être autonome, devant s'affranchir en partie de ses attaches et héritages pour trouver sa propre voie. Le mouvement s'accompagne d'une augmentation de l'instruction et de la mobilité professionnelle, ainsi que du développement, chez les individus, d'aspirations et de projets personnels (scolarité, travail, loisirs), relativement indépendants de ceux des autres membres de la famille. La personne est moins définie par des cercles d'appartenance emboîtés les uns dans les autres (famille, voisinage, paroisse, nation), comme le résume bien Simard (2005), que par un réseau de relations et de solidarités partielles qui part de chaque individu. La famille à trois générations vivant sous le même toit est remplacée par la famille à deux générations, liée au monde extérieur par des liens plus complexes et diversifiés (travail, loisirs), et déléguant une partie de ses tâches de socialisation à l'école et aux organisations de loisirs.

Le bénévolat, facteur de progrès social
Le discours s'efforce d'articuler les bienfaits individuels et collectifs du bénévolat et, en ce sens, il est l'héritier de thèmes et de préoccupations anciens – « nourrir son âme et aider les pauvres » (Lemoine, 2011) – qu'il intègre dans une synthèse où une lecture psychologique (développement personnel, mieux-être individuel) se greffe à une lecture morale (autonomie, responsabilité, engagement) et politique (développement économique, solidarité, défense des droits). On pratique le bénévolat à la fois pour autrui, par solidarité, et pour soi, en vue, d'une part, d'améliorer son bien-être personnel et, d'autre part, de se donner des services (Gagnon et al., 2013).

 

< précédente