Au Sénégal, le mot « bénévolat » n'existe pas en
wolof et en sérère!
Par Jean Baptiste NDiaye

Le bénévolat est une activité non rétribuée et librement choisie qui s'exerce en général au sein d'une institution sans but lucratif.

« Se sentir utile, œuvrer pour la communauté » sont souvent la motivation des bénévoles, lesquels s'engagent dans des domaines d'activité aussi divers que la santé, l'éducation ou le sport.

Il semble que le terme bénévolat soit apparu vers les années 50; on peut donc imaginer que c'est à cette époque que l'activité a été plus ou moins institutionnalisée. Mais on pourrait se demander pourquoi on a eu besoin de l'institutionnaliser. Qu'en était-il avant cette époque ? Cette activité existait-elle ? Certainement, mais peut-être dans un cadre plus informel, tout simplement « normal », comme une sorte d'obligation naturelle vis-à-vis de sa société. On pourrait penser aussi que c'est à partir du moment où cette activité a commencé à devenir de moins en moins « naturelle » qu'on a eu besoin de la formaliser ou de l'institutionnaliser.

Cette approche pourrait peut être nous aider à mieux comprendre le bénévolat dans le cadre de la société sénégalaise, qui vit encore en grande partie les liens d'appartenance sociale et les obligations vis-à-vis de la communauté d'une manière un peu traditionnelle.

Mes recherches linguistiques sur le wolof (langue parlée par environ 80 % des sénégalais) et le sérère (ma langue maternelle) ne m'ont pas permis de trouver un équivalent du terme bénévolat. J'en suis arrivé à la conclusion que ce terme n'existe tout simplement pas en wolof et en sérère.

Cela ne voudrait certainement pas dire que le bénévolat n'existe pas dans les sociétés sénégalaises. Je pense plutôt qu'il est vécu d'une autre manière, dans un tout autre esprit.

Un bénévolat non institutionnalisé
Traditionnellement, les sociétés sénégalaises sont basées sur un certain esprit d'entraide et de solidarité plus ou moins obligatoire. Selon un dicton très célèbre en pays sérère « Samba laissé à lui seul n'aura jamais de case ». Samba est un prénom assez répandu au Sénégal. Pour construire une case, les anciens fixaient d'abord les supports, ensuite, en fonction des mesures prises entre les supports principaux, ils construisaient à terre une toiture en forme de pyramide, qu'ils allaient ensuite poser directement sur les supports. L'opération qui consisteà soulever la toiture pour la poser sur les supports nécessite au minimum deux personnes. Voilà donc l'explication du dicton : personne n'est assez débrouillard pour se passer de l'appui de la communauté.

Au sens sénégalais, le bénévolat se vit encore parfois comme une activité normale, sinon comme une sorte d'obligation morale vis-à-vis d'une société sans laquelle le « bénévole » actuel ne serait pas arrivé là où il en est aujourd'hui, ou là où il espère arriver plus tard.

Le bénévole, ici, est simplement celui qui « naturellement » donne de son temps au service de sa société, un temps qui n'est pas compté, un temps qui a peut être moins de valeur que dans les sociétés occidentales. Il peut apporter son expérience d'ainé, la force physique de sa jeunesse, la disponibilité qui résulte de sa situation de sans emploi ou ses moyens financiers. On est ici, en réalité, face à une sorte de devoir d'utilité vis-à-vis de sa communauté, en fonction de la position sociale ou des moyens de chacun.

Le « droit d'aînesse » est une des règles sociales qui régissent les sociétés sénégalaises. Être plus âgé implique un respect auquel on a droit de la part des cadets. Mais ceci entraîne aussi des devoirs. Ainsi, l'âge peut astreindre à un rôle, à une sorte de devoir ou d'obligation morale à l'égard des plus jeunes que soi. Les principaux domaines de bénévolat au Sénégal sont l'enseignement, la santé et le sport.

Il en va ainsi de l'enseignant à la retraite qui rassemble périodiquement les enfants de son quartier pour leur donner des cours de soutien, ou de l'enseignant toujours en activité qui le soir rassemble les enfants du voisinage pour suivre leurs devoirs scolaires. L'infirmier du quartier, quant à lui, est naturellement celui vers qui les populations vont aller pour recevoir des premiers soins ou pour le suivi de leur traitement médical. Cela me fait penser à cette sage-femme de mon ancien quartier au Sénégal, que les femmes enceintes venaient consulter le soir à son retour du travail, devant chez elle, très souvent, une voiture attendait avec une femme sur le point d'accoucher. Ces heures supplémentaires « plus ou moins imposées » pourraient être l'équivalent du bénévolat ailleurs.

Aujourd'hui au Sénégal il y a beaucoup d'écoles de football et de lutte, les deux sports les plus populaires du pays. Elles ont presque toutes été mises sur pied et sont tenues par d'anciens sportifs confirmés qui, après leur carrière, mettent leur expérience au service des plus jeunes sans rétribution.

Mais le bénévolat tel que vécu au Sénégal peut être aussi l'affaire de ceux qui ont du temps à donner parce qu'ils sont sans emploi. Ces derniers se font parfois un devoir de participer à des activités
communautaires en mettant à contribution leur force physique ou tout autre aptitude.

On a parlé jusqu'ici de ceux qui apportent leur expérience et leur temps. Mais le bénévolat peut s'appliquer aussi à ceux qui ont moins de temps. C'est souvent le cas pour les plus aisés, dont on attend une contribution financière pour le fonctionnement d'activités sociales.

Cependant, aujourd'hui, l'évolution de la société sénégalaise et l'urbanisation font que cette conception sénégalaise du bénévolat a tendance à changer. Le modèle social traditionnel subit les contrecoups de la modernisation, de sorte que cette obligation morale vis-à-vis de sa communauté est de moins en moins pesante. Le sentiment d'appartenance sociale hérité des villages et des quartiers traditionnels devient de moins en moins ressentie avec l'urbanisation.

 

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