Au Sénégal : l'individu et sa communautéPar Abib NDiaye, Directeur du Centre de Promotion et de Réinsertion Sociale de Liberté 3 B, Dakar

Parler de l'identité revient dans une certaine mesure à traiter de la négociation perpétuelle que l'individu fait avec son environnement (proche et global) en vue de développer et stabiliser une conscience de soi valorisante et valorisée, une identité propre.

Pour cela, nous avons besoin de définir des profils personnels selon la sphère, privée ou publique, au sein de laquelle nous évoluons. Cette capacité à gérer à la fois son intimité, sa vie privée, tout en acceptant de céder des parcelles de son espace aux autres dans le cadre de la socialisation, est un exercice souvent difficile pour de nombreuses personnes. Ces difficultés naissent en grande partie dans l'acceptation et le vécu des normes et lois imposées par notre communauté d'appartenance.

À la naissance, le nom que nous portons est d'avance défini par le patronyme, sauf dans le cas où l'enfant naturel porte le nom de sa mère. Le cérémonial du baptême rappelle à nos parents la place des autres dans leur vie privée. Notre éducation est sensée être l'affaire de tous, oncles et tantes, voisins et autres adultes de la communauté. Adolescent(e), des rituels nous sont imposés pour nous faire passer du statut d'enfant à celui de personne adulte, initiée, connaissant et sensée être en mesure de participer activement à la vie de la communauté. L'option d'entrer en union est conditionnée par de nombreux aspects parmi lesquels les rapports sociaux prédéfinis entre les différents groupes ethnolinguistiques, le statut social du partenaire désiré, la capacité qu'a l'individu à s'accommoder ou se soustraire aux règles établies etc. Et si par défiance aux règles préétablies, l'individu s'engage dans une voie « non souhaitée » par son entourage proche, ou fait une option jugée socialement incorrecte par sa communauté, un conflit naît. Conflit qui peut durer toute la vie, perturber les rapports qui allaient de soi dans le cadre de la fratrie ou de la parenté ascendante.

Enfant, nous sommes objet social aux contours encore flous, projet social en construction selon les normes et règles de vie de la communauté. Soumis aux influences du groupe, nous grandissons dans une ambiance où nous ne signifions que peu de chose : juste une excroissance d'une lignée. A l'âge adulte, nous sommes à la fois objet et acteur dans notre groupe. Ainsi, notre identité n'est rien d'autre qu'une parcelle de l'identité du groupe. Notre intimité, notre vie privée, notre socialisation, nos réseaux sont influencés par nos traditions, nos modes de vie. En retour, ces différents dispositifs identitaires influent sur notre personne à tout moment. La vie du groupe, ses intérêts, ses projets priment sur les nôtres. Rares sont les occasions où un arbitrage (des anciens, des aînés) tranche en faveur de l'individu, et dans ce cas, ce dernier est souvent tenu de faire sa vie hors du groupe originel d'appartenance.

Aujourd'hui, l'évolution des modes de vie tend à réduire l'influence des traditions et coutumes sur notre vie privée et notre identité. En fait, la capacité financière, l'autonomie résidentielle, et l'autosuffisance économique acquises tôt grâce à une entrée plus ou moins précoce dans la vie productive, permettent de se soustraire aux contraintes que constitue le recours à l'avis des parents, ou le fait de se conformer au projet prédéfini par ces derniers en matière d'union par exemple.

Le poids de ces traditions et coutumes est différent en fonction du sexe de l'individu, tout comme la capacité à se soustraire à leurs contingences. Il est plus facile pour un Sénégalais de sexe masculin, âgé de moins de 30 ans et autonome financièrement, de se soustraire à l'autorité parentale en se prenant entièrement en charge (logement, nourriture etc.). Tel n'est pas le cas pour un individu de sexe féminin du même âge : la phallocratie est passée par là. L'existence d'une femme est considérée en fonction de celle de l'homme. Renversant pour les chantres de l'égalité de genre. Mais, ici au Sénégal, une femme n'est vraiment une femme que lorsque son identité est liée à celle d'un homme (le père, le frère, l'époux, en somme le tuteur de sexe masculin).

Pour un Sénégalais qui se mire dans le regard de l'autre, l'identité, c'est d'abord cette « fierté » dont on se régale, tout simplement parce que dans notre conscience, « être sénégalais » rime avec « dépositaire d'une hospitalité inconditionnelle et d'une grande amabilité », notamment vis-à-vis de l'étranger.

En est-il toujours ainsi ? Difficile de fournir une réponse car, à chaque personne son expérience, selon qu'on est homme ou femme, riche ou pauvre. Ce qu'on est porte aussi la marque de ce qu'on a. La possession de richesse peut modifier la perception que les autres ont de nous, tout comme elle modifie aussi notre perception des autres. Notre identité se forge et se négocie au fil du temps et au gré des événements qui jalonnent la vie.

 

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