Identité ébranlée, identité retrouvéePar Pierre Ghislain Lafortune

Citoyen engagé socialement pour le mieux-être des personnes dans cette société malade dans laquelle nous vivons, je suis bénévole dans le milieu de la santé mentale depuis 1999 et ce, autant au niveau local, régional que national. C'est ainsi que je travaille aussi à mon rétablissement. J'ai obtenu un premier diagnostic en 1997, bien que je vivais avec des troubles de façon aléatoire depuis l'âge de treize ans.

En 2005, le ministère de la Santé et des Services sociaux dépose un Plan d'Action en santé mentale (PASM) qui prévoit, entre autres, la participation systématique des personnes vivant des troubles mentaux lorsqu'il est question d'elles, où que ce soit.

À Montréal, l'Agence de la Santé et des Services sociaux (ASSS) met sur pied son Comité aviseur sur la qualité de la mise en place du PASM. Le Comité compte une trentaine de personnes : directeurs de plusieurs centres hospitaliers de l'Île de Montréal et de leurs services de psychiatrie, des deux instituts en santé mentale, Douglas et Louis-H Lafontaine, des directeurs d'organismes communautaires assumant différents mandats en santé mentale : suicide, hébergement, centres de crises, et autres regroupements concernés, de même que plusieurs responsables de services de l'ASSS de Montréal elle-même.

À la première rencontre, convoqué comme représentant de toutes les personnes vivant avec une maladie ou un trouble mental sur l'Île de Montréal pour siéger audit Comité, j'entre dans la salle et je vois tout ce beau monde avec sa plaque affichant chacune, sa fonction et sa provenance. Tous et toutes ont la leur... sauf moi, la seule et unique personne représentant les clientèles visées. Souvent, à l'époque, on parlait de potiches ou de plantes vertes pour désigner les personnes qui, comme moi, étaient appelées à siéger pour représenter les diverses clientèles dont il était question.

La réunion se déroule normalement : tour de table où chaque membre donne un aperçu des raisons pour lesquelles ils sont là, leurs attentes, etc.

À mon tour de parole, je relève le fait que je suis le seul sans plaque nominative; que tous et toutes sont au moins deux, et même plus, à partager des titres et/ou des fonctions semblables dans l'organigramme des services de santé mentale, soit dans le communautaire ou l'institutionnel; que je suis encore seul à siéger pour représenter toutes les personnes vivant avec un trouble mental, soit environ un minimum de 360 000 personnes sur l'Île (on dit alors que 20% des 1 800 000 citoyens de l'Île de Montréal vivraient avec une maladie ou trouble mental); que je ne vois pas comment je pourrais représenter à moi seul, autant d'individus tous différents avec des vécus tout aussi différents; que je suis également la seule personne autour de la table qui ne serait pas rémunérée pour ma participation audit Comité.

La coordonnatrice du Comité m'informe alors que non seulement l'ASSS ne fait appel qu'à un seul utilisateur de ses services par comité de travail, mais aussi que toutes ces personnes siègent bénévolement et ce, depuis toujours.

Je lui adresse un sourire qu'elle me rend tout aussi sincèrement surprise que ravie. Nous convenons de quelques minutes à la fin de la rencontre pour en parler. Je sais vivre quand même, me « souris-je ».

C'est alors le moment que je choisis pour lui présenter la personne intègre que je suis, le citoyen engagé qui parle pour lui mais que ce qu'il demande vaut pour tous. Je rappelle à mon interlocutrice que le PASM prévoit la participation rétribuée des personnes; je l'avise de mon intention d'exiger d'être rémunéré mais également de ne pas être le seul représentant des personnes vivant avec une maladie ou un trouble mental pour toute la population de l'Île de Montréal. Que je trouverais logique que nous puissions également être deux et même trois personnes par territoire de chacun des douze CSSS de l'Île de Montréal.

Elle me répond, cette fois dans un sourire peu encourageant, qu'elle en réfèrera immédiatement au Service du Protocole et à la Direction.

Après plusieurs semaines, n'ayant pas encore obtenu réponse à mes demandes, j'adresse un courriel à la coordonnatrice et au président du Comité avec copie conforme à tous les membres. Lors de la réunion suivante dudit Comité, quelques-uns de mes collègues-partenaires me disent « pugnace », que « ce n'est pas de mise », etc. Je réponds à ces personnes, avec un certain sourire, que ce doit être un effet de mon trouble mental… Finalement, et après une discussion passablement animée où plusieurs estimaient que j'avais bien raison, le Comité accède partiellement à ma demande : je pourrai faire appel à deux autres co-représentants dès la prochaine rencontre.

Un mois plus tard on nous annonce que ma demande de rémunération a été étudiée par le Service du Protocole et que, dorénavant, toute personne de toutes clientèles siégeant à un comité ou table de l'Agence recevra un forfait de $50 pour toute participation ou par demi-journée, plus le tarif de transport en commun aller-retour et un forfait pour le lunch si nécessaire.

Ce sont de petites victoires dans de grands combats pour que les exclus soient parties prenantes et reconnus comme tels, et à part égale, partout où il est question d'eux, de la qualité des services qui leur sont ou seront offerts à tous les niveaux et dans tout ce qui les concerne de près ou de loin.

Cette prise de parole est pour moi une des principales clés de la reprise de mon pouvoir sur ma vie, de ma réintégration dans mon identité personnelle, professionnelle. Aussi loin que je me souvienne, autant au primaire qu'au secondaire, alors que plusieurs confrères de classe me faisaient subir leur harcèlement, leur intimidation, autant physique que psychologique, j'ai toujours été ou voulu être cet électron libre que je suis maintenant, toujours plus fièrement.

 

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