Santé mentale et société Par Marco Veilleux, Membre du C.A. de la Ferme Berthe-Rousseau

La Ferme Berthe-Rousseau accueille, depuis sa fondation, des personnes aux prises avec des difficultés psychosociales : dépendances, dépression, problèmes de santé mentale, etc. C'est une œuvre qui place la dignité de la personne au cœur de sa mission. Ainsi, à la Ferme, on croit que la qualité de nos liens sociaux repose d'abord sur une solidarité concrète avec les exclus qui « dérangent ». On fait le pari quotidien que la fécondité de la vie s'enracine prioritairement dans l'accueil de sa fragilité. On prend le risque de s'accompagner les uns les autres en reconnaissant – et surtout en acceptant – que les humains soient marqués de limites existentielles. Et dans cette aventure – malgré les épreuves, les difficultés et les incertitudes – on arrive à cultiver l'espérance, la joie de vivre et le partage quotidien du pain, du travail et de l'amitié. La Ferme, c'est donc un peu comme une petite barque où viennent se réfugier des hommes et des femmes autrement condamnés à la dérive par les tempêtes de la vie personnelle ou la violence de certains courants collectifs.

Mais que se passe-t-il donc dans notre société pour que cette dernière génère ainsi tant de « naufragés »? Car, en effet, la maladie mentale (avec ses multiples et complexes déclinaisons) est un symptôme. Au-delà des facteurs biographiques et biologiques propres à chaque individu, la maladie mentale nous révèle plus largement un certain nombre de pathologies sociales. Elle n'est donc pas qu'un enjeu individuel. Elle
« éclaire de son ombre » des maux que, collectivement, nous refoulons ou préférons ne pas voir.

Nous vivons dans une société de plus en plus faite en fonction « des gagnants ». Ce qui est valorisé à longueur de jour par les médias, la publicité et la culture dominante, c'est la performance, la réussite et le succès individuel. Or, pour gagner, certains sont prêts à tout. Selon cette logique de la compétitivité, la fin justifie les moyens. Dans ce contexte, la reconnaissance et l'acceptation de toute limite (que celle-ci soit éthique, humaine, affective, psychologique, démocratique ou écologique) n'a pas de sens. Cela est tout simplement vu comme une faiblesse, un handicap ou un manque d'ambition.

Par exemple, sur la scène politique, cette « culture des gagnants » se traduit par la corruption et la collusion, où toutes les combines semblent permises pour obtenir le pouvoir, s'y maintenir et y enrichir sa clique. Sur la scène économique, cela prend la forme d'une soif de profits au moyen des bulles spéculatives concentrant de plus en plus la richesse entre les mains de quelques happy few – alors que le reste de la population essuie les conséquences des crises à répétition. Enfin sur la scène écologique, cette « culture » dégénère en une exploitation effrénée des ressources naturelles, sans égard pour la santé des personnes et des écosystèmes.

On le voit aisément : pour que cette « culture des gagnants » perdure et se reproduise indéfiniment, il faut nécessairement « des perdants ». Il faut exclure ce qui n'entre pas dans l'étroite équation de la croissance économique aveugle, du P.I.B. ou de la rentabilité à court terme pour l'élite dirigeante. Exit la protection du bien commun, les filets sociaux, la fiscalité progressive, la lutte aux causes structurelles de la pauvreté, le soutien aux défavorisés… Tout cela devenant des entraves à démanteler pour rendre davantage fluide la course folle où chacun est sommé de performer, de se mettre en marché et de naviguer du mieux qu'il peut pour tirer son épingle du jeu.

Mais voilà : plusieurs n'y arrivent pas, n'y arrivent plus, n'y arriveront jamais. Certains dérapent, tombent et s'enlisent donc sur le bord de l'autoroute sociale. La « culture des gagnants » produit ainsi son lot d'exclus, de mésadaptés socio-affectifs, d'itinérants du désir, d'intoxiqués de l'injustice... Ces hommes et ces femmes devenant, en quelque sorte, la « métaphore vive » d'un corps social souffrant et en quête de sens…

C'est là que la Ferme, à travers sa mission d'accueil inconditionnel de ces personnes, incarne une alternative sociale radicale. Un lieu à contre-courant où l'on cherche à apprendre toujours davantage comment les humains peuvent se réconcilier avec eux-mêmes, les uns avec les autres et avec la création – ce qui est en soi tout un programme politique! Soufflée par les vents de la simplicité et de l'utopie, balayée par les vagues des crises et des fêtes, la Ferme – tel un petit bateau – explore ainsi et met en œuvre un authentique projet d'humanisation… Et vogue la galère depuis plus d'un quart de siècle!

 

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