Un peu d'histoirePar Martin Couture

La ferme est née d'un rêve porté par des jeunes qui voulaient changer le monde, rien de moins. Ils appartenaient au groupe Salut Le Monde!, un organisme qui faisait de l'analyse sociale et qui, entre autres choses, organisait des séjours en Amérique centrale alors en guerre. On était au milieu des années 80.

Nous rentrions tous de nos séjours dans les camps de réfugiés avec l'envie de nous engager, de nous donner, de donner un sens à nos vies.

L'idée de la ferme a germé dans plusieurs têtes et plusieurs cœurs. On a imaginé un lieu d'accueil, une maison communautaire à la campagne avec des animaux, des jardins. Il ne s'agissait pas de reproduire les communes, qui à l'époque achevaient de mourir dans les campagnes du Québec. Il s'agissait de créer un lieu ouvert et accueillant pour des gens fragilisés, des gens en manque de liens communautaires. On rêvait d'un lieu pour se refaire une santé, pour proposer autre chose que la course à la richesse.

On rêvait fort comme la plupart des jeunes idéalistes. On n'avait pas d'argent, pas de référence, pas de document fondateur, on avait juste une belle idée.


À travers les Jésuites, on a entendu parler de la Ferme Communautaire de Guelph en Ontario (Ignatius Farm Community). J'y suis allé en visite avec Michel Corbeil. J'ai découvert une communauté comme celle dont on rêvait. J'ai décidé d'y passer un été avec Jean-Pierre, alors partenaire du projet. J'ai finalement passé 15 mois à Guelph.

Pendant ces 15 mois, Michel, Jean-Pierre et d'autres personnes mettaient la ferme Berthe-Rousseau en place juridiquement et faisaient des démarches pour qu'on s'installe sur la Ferme d'André Fortin sur le Chemin Mooney, à Ulverton.

Au retour de Guelph, il y avait déjà une petite maison qu'on venait d'acheter et une entente avec André pour exploiter sa ferme. Il y avait déjà un petit jardin planté par Josée, puis les premières poules sont arrivées suivies par les chèvres.

La ferme était donc lancée. C'était à l'été 1988. Quelques résidants sont venus partager nos vie et nos erreurs. On vivait entassé dans la petite maison, on se marchait sur les pieds, on travaillait fort, on apprenait sur le tas. Ça ne ressemblait plus du tout à un rêve. L'hiver à été très long pour nous cette année là.

Au printemps suivant on a fait l'acquisition de la ferme actuelle, grâce en grande partie à la famille Rousseau, la famille de Michel.

On a pu commencer à accueillir des résidants de façon plus confortable. Des gens de partout au Québec ont commencé à arriver. Andrée Nicole s'est jointe à l'équipe.

On a continué à apprendre. On a testé nos limites d'accueil. On a établi des liens avec les réseaux sociaux de la région. On cultivé les relations avec le village de Durham-Sud, notre communauté d'accueil. Le troupeau de chèvres s'est développé, on vendait du lait à une coopérative.

On a construit, l'étable, la laiterie, l'atelier, et enfin l'agrandissement de la maison, en 1993. Sally Benoit s'est jointe à l'équipe suivie par nos enfants qui sont arrivés.

En 1998, sentant la fatigue, on a décidé de laisser les rênes de la ferme à une nouvelle équipe, Patrice, Karine et Cécile qui sont resté deux ans, puis Marie-Hélène, et Anne, qui ont aussi gardé le fort deux ans puis, l'équipe de Vichama, qui est restée aussi 2 ans.

En 2005, Sally, nos trois fils et moi-même sommes revenus nous installer à la Ferme. Nous avons repeuplé l'étable, pour ensuite reprendre la mission d'accueil de la maison. Benoit s'est joint à l'équipe, suivi de Luis, Manon, Geneviève et plusieurs autres.

Nous voilà donc en 2014. Après 26 ans la Ferme est toujours là, malgré les tempêtes. Il y a eu des trous de quelques mois dans les moments de transition, mais on peut dire qu'il y a eu une continuité certaine dont nous sommes fiers.

La vie à la Ferme évolue, ça se voit dans plusieurs détails mais le fond reste. Malgré nos nombreuses contradictions, nous essayons de proposer une façon de vivre simple, respectueuse de l'environnement et solidaire de nos frères et sœurs. Nous croyons en la force des réseaux. Nous croyons que nous sommes faits pour vivre ensemble.

Si la ferme existe encore, c'est grâce à mille solidarités, à des amis patients. Nous sommes en train de réfléchir à l'avenir de la Ferme une fois de plus. Nous cherchons à voir comment on peut encore mieux répondre aux besoins de notre temps, comment on peut continuer à accueillir résidants et responsables dans un milieu où chacun trouve sa place et son épanouissement.

L'agriculture reste centrale dans notre quotidien mais l'accueil de personnes fragiles en manque de lien communautaire, est le cœur de notre mission. Nous devons continuer à approfondir ce que veut dire être accueillant, être fragile, accueillir la fragilité.

Nous continuons à être une petite ressource. Nous cultivons des liens avec d'autres petits organismes qui travaillent autrement mais qui partagent nos valeurs profondes. La Ferme Berthe-Rousseau va toujours rester la fille de la communauté de Guelph, inspirée par l'Arche de Jean Vanier et nourrie par l'audace ignacienne.

Bienvenue à la Ferme, vous allez nous trouver occupés par le jardin ou par les animaux à l'étable. Vous allez sûrement nous trouvez en grand questionnement, entre un deuil récent et une grande joie inattendue. Nos portes vont être ouvertes malgré la peur des courants d'air. Venez voir.

 

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