La polygamie

Point de vue de la fille
Par Coumba Faye

La polygamie est un phénomène typiquement africain. Certains expliquent ce phénomène par la religion musulmane qui permet aux hommes d'épouser jusqu'à quatre femmes. En Afrique cependant, on peut voir des hommes polygames qui ne sont pas musulmans; par exemple le père d'une de mes amies camerounaises est chrétien, et il a trois femmes. La polygamie est donc un héritage culturel, qui va au-delà des prétentions religieuses ; c'est l'argument derrière lequel des hommes se rabattent pour légitimer leur incapacité à rester avec une seule femme, de l'aimer et de lui être fidèle.

Ce phénomène de société a aussi son côté obscur que personne ne dévoile. Dans une famille polygame les épouses mènent une perpétuelle guerre de positionnement, une concurrence sans fin et sans merci pour toujours être la meilleure et la mieux aimée. Elles ont beau faire semblant de s'aimer ou de bien s'entendre, au fond elles gardent du mépris, un esprit revanchard, de la haine à l'endroit de la personne qu'elles accusent de leur voler une partie de l'affection de leur mari.

J'ai la conviction, que des femmes qui partagent un homme, qu'elles disent aimer plus fort que tout, ne peuvent pas s'aimer entre elles. La jalousie occupe une place centrale, cause de discordes et de querelles conjugales qui peuvent virer à des scènes violentes. Parfois il arrive que des coépouses se fassent du mal physiquement par des actes ignobles, comme des défigurations et bien pire… Dans un village Sérères de Thiès, une femme a perdu un doigt, mordu par une coépouse. Ajoutez à cela les querelles entre les enfants…là aussi les différentes mamans s'en mêlent ; chacune défendant son petit…

La vérité, c'est qu'aucune femme ne rêve de partager son homme. Elles sont juste contraintes à se soumettre aux lois et exigences de la société. D'autres qui se disent « bonnes musulmanes » se contentent d'accepter la volonté divine. Par ailleurs, la position du mari est plutôt confortable. La lutte ayant pour but de parvenir à être celle qui le rendra le plus heureux, il est cajolé, gâté par des femmes malheureuses, mal entretenues qui ont parfois du mal à joindre les deux bouts.

Avec l'émancipation de la femme, la vision et l'acceptation de la polygamie ont tendance à changer chez certains hommes. Ceux-ci reconsidèrent la question et se montrent d'une grande prudence quant au devenir de la famille polygame qu'ils auront à construire. Les charges qu'ils endossent sont suffisamment lourdes pour que la polygamie soit remise en cause. Les maraboutages, la sorcellerie garnissent le chemin du polygame et à sa mort, le partage de l'héritage est de plus en plus difficile.

Je pense sincèrement que la polygamie, bien qu'étant un avantage pour l'ascension sociale, est source de déséquilibre et de graves problèmes.

 

Point de vue de la mère
Par Rama Faye, répondante de Mer et Monde à Chérif Lô

La polygamie était mieux vue hier par nos grands-parents et même nos parents. C'était un moyen de richesse, car les familles nombreuses étaient en général polygames. Beaucoup d'enfants, les garçons comme les filles, travaillaient dans les champs pour leur père. Le chef de famille était bien entouré par des femmes soumises que toute la société observait. Il y a l'adage qui dit en Wolof
« ligéeyu nday anub doom », c'est-à-dire : « l'avenir de l'enfant dépend de la manière dont sa mère a vécu avec son père ». Comme aucune des épouses n'aurait aimé récolter la mauvaise graine, il fallait tout faire malgré les difficultés, pour avoir la bénédiction de son mari avec ses enfants… Moi qui parle, j'ai grandi dans une famille polygame à trois femmes, et j'ai opté à mon tour pour la polygamie, mais je la vis différemment.

Je suis la deuxième épouse de mon mari, qui en a trois. J'ai vécu en dehors de la maison familiale avec mes enfants pour des raisons de service, étant engagée dans le développement de ma communauté. Mon mari, en fonction de son calendrier de travail, vient passer un week-end par quinzaine à la maison avec nous; cela, dans une bonne ambiance depuis trente ans. Cette situation ne m'empêche pas de jouer mon rôle d'épouse quand il est là, et il en va de même pour lui. D'ailleurs, mon rôle ne s'arrête pas là, dit-il…Je suis en même temps une mère et une sœur qui l'entoure d'amour et d'affection, j'apporte soutien et assistance en cas de besoin, je suis une conseillère de tous les temps (toujours selon lui). Je m'entends bien avec mes co-épouses, car je ne les vois que durant les cérémonies familiales.

Mais aujourd'hui, la polygamie est devenue pire qu'un combat de lutte, il faut se disputer tous les jours, voir même se battre, pour garder sa place dans le cœur du mari. Cela amène beaucoup de violence… Dès qu'une femme apprend que son mari est à la recherche d'une autre femme, ce sont les « maraboutages » qui commencent pour éviter que le mariage n'ait pas lieu. Ne sachant pas ce que cette nouvelle vie leur réserve, et ayant peur des effets néfastes sur leur propre vie, les femmes sont prêtes à tout pour empêcher ce mariage.

Moi qui parle en tant qu'éducatrice déterminée et engagée, je travaille sur des programmes qui permettent aux femmes d'améliorer leur statut, de favoriser des réseaux d'échanges, de modifier des comportements, d'avoir accès aux instances de décisions, de faire respecter leurs droits. Tout cela peut permettre aux femmes de mieux gérer la polygamie.


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