Le corps au cœur des luttes féministes au QuébecPar Marie-Ève Campbell, candidate à la maîtrise en science politique et études féministes
Membre étudiante du Réseau québécois en études féministes (RQEF), Université du Québec à Montréal

Les luttes féministes des cinquante dernières années ont permis de nombreuses avancées concernant l'égalité homme-femme au Québec. Pour plusieurs, l'égal accès des femmes et des hommes aux droits politiques et sociaux ne semble pas justifier le maintien d'une lutte féministe jugée d'une autre époque. Pourtant, force est de constater que l'égalité n'est pas atteinte à plusieurs niveaux, notamment en ce qui concerne l'objectivation du corps des femmes et la reconnaissance des femmes en tant que sujets.

C'est dans ce contexte de remise en question de la pertinence du féminisme aujourd'hui, et du constat que bien des luttes restent à faire, que la Fédération des femmes du Québec (FFQ) lança les États généraux de l'analyse et de l'action féministes (ÉGFQ), une vaste démarche de réflexion collective qui s'est tenue partout au Québec entre mai 2011 et novembre 2013. Ce long processus collectif avait pour objectif de faire le bilan des luttes féministes au Québec, de réfléchir sur les enjeux actuels, et d'élaborer des lignes directrices devant orienter les stratégies des luttes à venir. Plusieurs luttes restent encore à faire, tant pour maintenir nos acquis que pour atteindre l'égalité entre les hommes et les femmes, entre les femmes et entre les peuples. Nous n'avons qu'à songer aux violences structurelles et individuelles que subissent encore une majorité de femmes, que ce soit la violence conjugale ou sexuelle, les processus d'immigration, les centaines de femmes autochtones disparues ou assassinées à travers le Canada, ou les discriminations croisées de toutes sortes qui visent particulièrement les femmes victimes de racisme, immigrantes, lesbiennes, transsexuelles, ou vivant avec un handicap.

Lors du Forum final des ÉGFQ, tenu en novembre dernier, un millier de femmes se sont réunies afin de débattre des grandes lignes de la lutte féministe à venir. Parmi plusieurs de ces débats, deux sujets déchirent profondément le mouvement concernant les stratégies à adopter pour mettre fin à la violence et à l'oppression que subissent les femmes : le port du voile et la prostitution1. Mais derrière ces deux thèmes se situe un enjeu toujours fondamental à la lutte féministe d'hier à aujourd'hui : la question du corps des femmes, considéré comme territoire dont l'autonomie et l'autodétermination restent à défendre. Non pas seulement comme un objet, mais comme sujet de résistance2. Le débat autour de la Charte des valeurs du Québec est assez éloquent à ce sujet. Est-ce que, au nom d'une égalité homme-femme calquée sur le modèle républicain de modernité et une normativité blanche, on se doit d'interdire aux femmes musulmanes, le droit de porter le hidjab dans les institutions publiques? Est-ce là vraiment le meilleur moyen d'atteindre l'égalité, en discriminant davantage ces femmes sur le marché de l'emploi? Sous le regard occidental, le hidjab devient le symbole par excellence de l'oppression des femmes, niant de ce fait toute réappropriation par les féministes islamiques de ce symbole et d'une lecture de l'islam selon des valeurs féministes. L'opposition des féministes islamiques à la Charte des valeurs illustre cette résistance à même leur corps contre un pouvoir extérieur, qui tente de leur imposer de l'enlever sous prétexte qu'elles sont aliénées par la religion. Ce sont des enjeux complexes qui demandent de prendre en considération à la fois la voix des principales intéressées ainsi que les différentes analyses de la question au-delà du hidjab lui-même. Notamment le fait que les femmes font face à plusieurs formes d'oppression qui s'imbriquent (patriarcat, racisme, colonialisme, capitalisme, hétérosexisme). Pourtant, c'est ce que les féministes revendiquent depuis toujours, une voix au chapitre, mais surtout le droit de parler pour elles-mêmes et d'être sujet à part entière, non seulement des femmes passives sans regard critique sur leur propre vécu et conscience.

Il en est de même à propos du débat autour de la prostitution ou travail du sexe. Bien que toutes, féministes, nous luttions pour que cessent les violences patriarcales, racistes et néolibérales, il n'en demeure pas moins que le débat entre féministes adeptes du réglementarisme ou de l'abolitionnisme se réduit parfois à l'objectivation des prostituées ou travailleuses du sexe. Font-elles le choix ou non d'utiliser leur corps à des fins de marchandisation? La réponse n'est probablement pas, ainsi que pour le voile, la même pour chacune. Est-ce que le corps des femmes peut être investi comme moyen de résistance sociale à la domination, et si oui, est-ce possible de déterminer à leur place si ce moyen répond à cet objectif? Les situations à prendre en compte sont variées, et les avis très tranchés parmi les féministes de même que dans la société plus largement. Les débats autour de l'autodétermination des femmes concernant leurs corps sont multiples, concernant le hidjab et la décriminalisation de la prostitution ou travail du sexe certes, mais à plusieurs autres égards également (justice reproductive, Femen, migration, transsexualités, etc.). Ainsi, ces deux exemples ne sont qu'un bref aperçu illustrant que, d'hier à aujourd'hui, le corps des femmes demeure toujours au centre des luttes féministes contre l'objectivation, l'appropriation et l'aliénation, et ce, pour une reprise de contrôle par les femmes elles-mêmes de leur propre corps.

1 Voir le dossier En plein corps, notamment Ève-Marie Lacasse,
« Quand le corps des femmes donne chair au conflit », À Babord, octobre-novembre 2013, no 51, p. 30.

2 Leila Bedeir et Anahi Morales-Hudon, «Le corps des femmes de couleur, lieu de lutte pour un nouveau féminisme», À Babord, octobre-novembre 2013, no 51, p. 27.

 

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