La cuina de casa*Par Elvira Villegas Serra**

Moi, je suis catalane, née à Sabadell, à 30 km de Barcelona, en Catalogne.

J'ai grandi dans une maison particulière : elle était habitée en même temps par trois générations d'une même famille, la mienne. Auparavant, personne n'aurait été surpris, mais de nos jours, c'est rare.

C'est mon grand-père Ramon qui a construit la maison, sans être ni ingénieur ni maçon, mais seulement rêveur. Son rêve était d'avoir un foyer où le soleil serait présent; du soleil entrant par les fenêtres (toutes les pièces de la maison sont orientées vers le sud, merci avi Ramon) et du soleil qui sort par les fenêtres. Ce soleil était pour lui la grande famille qui rayonnerait de joie d'être ensemble malgré les différences. Au programme : éduquer les enfants dans l'entraide, prendre soin les uns des autres, avoir le goût du partage, apprendre à se respecter mutuellement, autant les enfants que les aînés. Bref, un soleil qui reflèterait l'amour d'une famille qui vit ensemble les bons et les moins bons moments. Il a bien réussi, l' « avi » Ramon!

Je me sens privilégiée d'avoir grandi, appris, joué, discuté, pleuré et ri dans ce cadre, avec mes grands-parents maternels, ma tante, mes cousins, mes parents et mon frère aîné. Voici ma première communauté : cinq hommes et quatre femmes dans une même maison, pendant plus de vingt ans. Au début, il y avait aussi mon arrière-grand-mère, que je n'ai pas connue.

Je crois que ma famille, malgré les difficultés de la vie, a vécu et vit encore dans la joie. Le secret ? À mon avis, la clé est que tout le monde a sa place dans la maison. Mais le secret est aussi dans le rôle des femmes qui l'habitent.

Quand nous étions toutes dans un même espace, je me sentais remplie d'une puissance féminine, forte et simple au même temps.

La cuisine a toujours été l'espace préféré de rencontre pour nous, les femmes. Petite fille, j'étais plutôt spectatrice. Plus âgée, j'ai commencé à prendre part aux discussions, aux
« papotages ». Pour ces trois femmes, un des piliers pour avoir une bonne santé et une bonne humeur est de bien manger !
« Mange, mange, et tout ira mieux, tu verras ». Combien de fois j'ai entendu cette phrase !

Ce qui m'émerveillait et émerveillait aussi les hommes de la maison, c'est que dans cette cuisine, il n'y avait jamais de silence, ça papotait beaucoup et vite (vous savez, les catalans, nous parlons vite !) et puis ça riait ! Oh là là! Comme ça riait ! À la maison, c'était les femmes qui étaient gardiennes de la légèreté sur les choses, qui avaient le rire facile pouvant effacer n'importe quel souci. Malgré les difficultés, le fait de pouvoir les partager, d'en rire, de se demander conseil faisait qu'elles pouvaient toujours s'alléger de leur poids, et pas seulement entre elles. Combien de fois j'ai vu mon grand-père ou mon père entrer dans la cuisine en faisant la moue et en sortir transformé (et parfois étourdi, il faut le dire!) par ces femmes qui prenaient soin d'eux avec leurs mots de tendresse, sans pourtant leur laisser toucher une seule fourchette !

Parfois, adolescente, je me disais qu'il devait être difficile pour ces hommes de se sentir proches des femmes, mais avec le temps, j'ai compris qu'ils étaient heureux de les voir, à travers l'embrasure de la porte, se raconter leurs journées, leurs problèmes, faire à manger, ou de les entendre parler des enfants, de leurs envies ou de leurs frustrations… Le temps passé dans cette cuisine nous a permis de guérir beaucoup de choses que, seuls dans nos maisons, nous n'aurions pu guérir.

J'ai maintenant 33 ans. La petite fille a grandi. Elle a quitté cette cuisine pour en trouver une autre ailleurs, pleine de féminité et de joie, comme à la maison. Je suis fière de ma vie passée en famille, de ma vie avec ces trois femmes. Dans mon quotidien, peu importe où je suis, j'essaie de toujours retrouver cet espace de féminin sacré, entouré d'hommes qui seront heureux de nous voir travailler et rire ensemble.

* la cuisine familiale
** Elvira, est maintenant responsable des communications à la Ferme Berthe Rousseau. Elle y vit depuis plus d'un an.

 

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