La beauté comme objet de la justice urbaine
Par Jonathan Durand Folco, étudiant au doctorat en philosophie à l'Université Laval *

De manière générale, la réflexion esthétique porte sur l'expérience sensible du monde naturel et humain, c'est-à-dire les perceptions, le beau et l'art. Le jugement esthétique semble donc exclu du domaine objectif et social et se réduit à un phénomène purement subjectif et individuel. D'après le philosophe Emmanuel Kant, l'esthétique ne pourrait aspirer qu'à un plaisir désintéressé, une finalité sans utilité, ou une universalité qui échapperait à l'entendement commun : « est beau ce qui plaît universellement sans concept ».

Or, la beauté représente bel et bien un enjeu social, économique, politique et environnemental, dont les conséquences se font sentir dans la vie quotidienne des citoyennes et des citoyens d'une ville, d'une région ou d'un pays. Depuis la popularisation du développement durable et d'autres discours écologistes, nul ne peut ignorer le fait que la « qualité de vie » soit étroitement liée aux multiples aspects du mode de développement. L'urbanisme durable, l'aménagement intégré du territoire et l'architecture écologique souhaitent multiplier les espaces verts, construire des bâtiments élégants et éco-efficients, assurer un paysage urbain harmonisé avec la nature, etc.

Le Plan métropolitain d'aménagement et de développement du Grand Montréal, adopté en 2011, représente un excellent exemple d'articulation entre les valeurs d'attractivité, de compétitivité et de durabilité. La beauté d'une ville-région permettrait ainsi de favoriser sa croissance tout en protégeant l'environnement. Malheureusement, un tel discours de bonne gouvernance masque une réalité beaucoup plus complexe, traversée de conflits urbains, « d'accumulation par dépossession » (David Harvey), d'accès inégal aux espaces publics, etc.

En fait, la réalité urbaine se caractérise par une répartition inéquitable des risques et des bienfaits du développement, que celui-ci soit durable ou non. Les symptômes les plus criants de ce phénomène sont l'embourgeoisement et l'exclusion sociale, les importantes inégalités en termes de ressources et d'infrastructures entre les différents quartiers et municipalités d'une même région, la spéculation immobilière qui contribue à l'exode des jeunes familles de Montréal, l'étalement urbain qui accroît la dépendance à l'automobile, l'homogénéisation esthétique du paysage culturel et du cadre bâti, la destruction des milieux humides, etc.

La question de la « ville esthétique » est donc inséparable de la manière dont celle-ci se construit, par un ensemble de décisions et d'influences qui échappent bien souvent au contrôle des élus locaux, et encore plus à la volonté des citoyennes et citoyens ordinaires. Contrairement à Kant, le jugement esthétique qui concerne notre milieu de vie ne peut pas se limiter à la sphère privée ; il est indissociablement public, pratique et politique. La beauté d'une ville ne peut pas se résumer à la promotion de sa qualité de vie (souvent réservée aux classes les plus favorisées) ou à la valorisation économique de l'environnement, étroitement associée au marketing territorial et à la marchandisation de la nature.

Fait intéressant à noter, le mouvement environnementaliste nord-américain ne serait pas né d'un débat initial entre les « préservationnistes » romantiques défendant les grands espaces et la nature sauvage d'une part, et les « conservationnistes » partisans de la gestion rationnelle des ressources naturelles d'autre part. Dans son livre Environment and the People in American Cities, 1600- 1900s. Disorder, Inequality and Social Change (2009), la sociologue Dorceta E. Taylor raconte la genèse de « l'environnementalisme urbain », vaste mouvement social et multiforme qui s'attaquait aux problèmes d'hygiène publique et de pollution, revendiquait la création de parcs et de lieux récréatifs accessibles, de logements abordables et durables. Cet « écologisme populaire » articulait la planification urbaine à un vaste programme de réforme qui liait beauté et justice sociale.

* Jonathan travaille actuellement sur la question de la ville, l'environnement et la justice.

 

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