La gentrification : face cachée de la
revitalisation urbaine

Par Louis Gaudreau, École de travail social, Université du Québec à Montréal

gentry

La revitalisation des anciens quartiers industriels est un thème très populaire dans le champ du développement urbain. Derrière l'enthousiasme et les promesses de progrès dont il est porteur se cache toutefois une réalité plus sombre, celle de la gentrification.

Le terme « gentrification » est un emprunt à l'anglais. Il a été créé dans les années 1960 par la sociologue britannique Ruth Glass pour décrire les transformations subies par un quartier populaire d'un centre-ville après qu'il ait été investi massivement par des individus plus fortunés. La gentrification désigne ainsi le processus par lequel la gentry, la petite-bourgeoisie ou l'équivalent de ce qui serait aujourd'hui la classe moyenne-supérieure, s'établit dans un secteur où elle n'était pas ou peu représentée auparavant et en change considérablement les conditions de vie. En français, on parlera aussi d'embourgeoisement. Ce phénomène ne se traduit pas uniquement par l'arrivée de nouveaux ménages dans un quartier, mais également par le fait qu'il s'accompagne d'investissements dans la rénovation des logements et par un regain d'intérêt pour le marché local de l'immobilier. Cette activité entraine la hausse de la valeur des logements, ce qui les rend inaccessibles aux personnes à faible revenu qui habitaient le quartier jusque-là. La gentrification est donc souvent dénoncée pour ses répercussions sur les plus pauvres dont elle provoque le déplacement hors des zones « revitalisées » et qui, de ce fait, ne profitent pas des améliorations apportées à leur quartier.

Que s'est-il passé pour que des quartiers longtemps délaissés par les investisseurs et ménages aisés suscitent aujourd'hui autant d'intérêt ? Il existe deux façons de répondre à cette question. La première consiste à expliquer ce nouvel enthousiasme par les changements qui se sont opérés dans l'économie des villes occidentales dans un contexte de globalisation. La plupart d'entre elles ne sont plus les grands centres industriels qu'elles ont déjà été. Elles sont aujourd'hui engagées dans une concurrence féroce pour se positionner avantageusement dans les secteurs de la finance, des services professionnels, des nouvelles technologies et du divertissement. Cette « nouvelle économie » repose sur une main-d'œuvre qualifiée à qui l'on tente de vendre les mérites de la vie en ville. La « revitalisation » des anciens quartiers industriels comporte alors deux avantages pour les municipalités. D'un côté, elle leur permet de retenir les travailleurs dont elles ont besoin en leur offrant une certaine qualité de vie. De l'autre, les opérations de rénovation urbaine attirent en ville des ménages qui se seraient autrefois établis en banlieue, c'est-à-dire des nouveaux contribuables pour les municipalités qui paieront d'autant plus de taxes que la valeur de leur propriété est élevée.

La seconde explication à la gentrification propose de comprendre le phénomène à partir du point de vue des nouveaux arrivants. Selon celle-ci, les premiers à emménager dans les quartiers populaires sont habituellement séduits par le patrimoine architectural et les grands espaces (les anciens immeubles industriels, par exemple) que ces secteurs ont à offrir. Les rénovations qu'ils effectuent incitent d'autres investisseurs à faire de même et alimentent un certain engouement pour le quartier. Les nouveaux résidants qui ont plus de moyens que la population « d'origine » attirent de nouveaux commerces, souvent plus dispendieux, mais qui répondent mieux à leurs habitudes de consommation. C'est ainsi que, à mesure que l'activité immobilière et commerciale s'intensifie, le visage du quartier se transforme. Le coût de la vie y augmente et les services offerts se tournent vers les résidants les plus « intéressants », avec pour principale conséquence que les personnes établies depuis longtemps dans le secteur y sont de moins en moins chez elles.

Dans bien des cas, la gentrification se traduit par un embellissement des quartiers, une remise en état des logements et une diversification des services à la population. Cependant, la logique de marché sur laquelle repose le développement urbain fait en sorte que les améliorations apportées aux quartiers urbains ne profitent pas à tous. Au contraire, celles-ci contribuent bien souvent à l'accroissement des inégalités sociales dans la ville.

 

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