Étrangère et chez moi à Montréal
ou
Home, longing and belonging

Par Gaddi Valentina, étudiante à la maîtrise en sociologie à l'Université de Montréal

gentry

Parler de mon expérience en tant qu'étrangère dans la ville de Montréal ne peut pas être fait, selon moi, sans faire référence à mon expérience migratoire.

Je suis « étrangère » à cette ville au sens simmelien du terme : « quelqu'un qui vient aujourd'hui et qui reste demain »1. Comme vous pouvez l'imaginer, je ne suis pas venue exactement aujourd'hui, il y a un an que je suis arrivée à Montréal. Mais oui, j'ai décidé d'y rester. Cela fait donc de moi une étrangère.  De plus, je suis étrangère au sens large du terme, je ne suis ni Québécoise, ni Canadienne, je n' « appartiens » donc pas à ce pays. Mais que veut dire « appartenir » à un pays, à une ville?  De quoi dépend ce sentiment d'appartenance ?

Ce n'est pas mon ambition de répondre en quatre cents mots à des questions auxquelles philosophes, sociologues et artistes ont dédié une vie entière. Mais, si je dois faire référence à mon expérience personnelle, je peux dire qu'après quelques mois ici, j'ai commencé à m'interroger sur ces questions. L'Italie commençait à me manquer. Plus précisément, mon village. Aller faire les courses au même supermarché, où je connaissais très bien la caissière, pouvoir sortir de la maison et parler au voisin qui m'a vu grandir, aller chez la même coiffeuse… (Imaginez ma joie lorsque, la deuxième fois que j'ai pris rendez-vous chez la même coiffeuse à Montréal, au téléphone elle me dit se rappeler de moi, mais pensez à l'énorme désillusion que j'ai eue en arrivant au salon  et que je me suis retrouvée devant une parfaite inconnue.) Bref, ce n'était pas des choses ou des lieux qui me manquaient, mais plutôt un ensemble de petites relations quotidiennes. C'est notamment grâce à celles-ci que peut se tisser, en grande partie, ce sentiment d'appartenance à une société.

Mais maintenant viene il bello, comme on dit chez moi. Quand, pour une brève période de temps je suis rentrée justement « à la maison », j'ai découvert rapidement que je ne me sentais plus chez moi. Du moins, pas complètement. Une partie de moi appartenait au village où je suis née, aux lieux de mon enfance, aux relations que j'avais tissées avec le temps… mais une autre partie de moi était devenue étrangère à cela, et appartenait désormais à une autre dimension. Est-ce Montréal cette autre dimension? En partie, oui. Pas Montréal en tant que ville, mais plutôt en tant que lieu où j'ai commencé à tisser de nouveaux liens. De plus, je pourrais affirmer que mon « chez-moi » correspond au cumul des relations profondes que j'ai développées tout au long des années, et qu'il n'est donc plus un endroit unique, mais plutôt un état d'esprit qui m'accompagne et que je ressens grâce à ces relations disséminées de par le monde. Pour le dire avec les mots d'une grande intellectuelle de notre siècle « Home is that place which enables and promotes varied and ever-changing perspectives, a place where one discovers new ways of seeing reality, frontiers of differences. »2 Tout cela pour moi ne peut se réaliser qu'à travers les relations qu'on construit au quotidien, à travers la connaissance de l'autre, en Italie, à Montréal, ou n'importe où dans le monde.

1 Simmel, Georg (1950).  « The Stranger », in Wolff K. (éd.). The Sociology of Georg Simmel, New York, Free Press of Glencoe. P. 402 (ma traduction).

2 hooks, bell (1990). Yearning : Race, Gender and Cultural Politics. Boston. South End Press. P. 22.

 

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