« Retour à nos ruelles »
Par Éloïse Girard et Xavier Villeneuve-Desjardins, ex-chargés de projet des « ruelles vertes » pour la SODER* La ruelle est un concept importé de l'Angleterre dans la seconde moitié du XIXe siècle. D'abord utilitaire, elle servait à la livraison de la glace, du carburant ou du charbon en plus d'être le terrain de jeux idéal des enfants. Les voisins s'y rencontraient, on y pratiquait le hockey l'hiver et même le baseball l'été.

Puis vint le boom économique qui entraîna une forte croissance démographique à Montréal dans la plupart des quartiers ouvriers. La demande pour les logements locatifs destinés à la classe ouvrière de l'époque augmenta. Les promoteurs développèrent donc des méthodes de construction rapide et économique permettant de regrouper un grand nombre de logements sur un territoire restreint. La multiplication des logements obligea les propriétaires à créer des voies de services donnant accès aux cours arrière.

Dans les années 60, l'utilisation de plus en plus répandue de l'automobile entraîna un élargissement de la ruelle qui devint une voie d'accès au stationnement arrière. De nos jours, la majorité des services publics sont accessibles à partir de la rue : cueillette des ordures, déneigement, accès des véhicules d'urgence. Les ruelles servent parfois de zones de transit entre les rues. Elles sont souvent perçues comme un lieu malpropre, insécurisé.

Vers la fin des années 90 un mouvement d'action citoyenne est né : il avait pour objectif la réappropriation de ces espaces publics par les résidants, le projet de ruelle verte prenait forme. Concrètement, le concept consiste à retrancher le béton ou l'asphalte dans les ruelles pour le remplacer par des plates-bandes qui permettent de planter des vivaces, des arbustes et des arbres. Les espèces indigènes sont généralement privilégiées. Cette augmentation du couvert végétal a un impact significatif sur la qualité de vie des riverains, la protection de la biodiversité, la qualité de l'air, l'atténuation des effets d'îlots de chaleur et la modération de la circulation. Ces aménagements peuvent être complétés par des murales artistiques, des compostières, des barils de collecte d'eau de pluie, des nichoirs, de l'agriculture urbaine comme des potagers, etc.

Au-delà des motivations environnementales, esthétiques et sécuritaires, le verdissement de ruelles permet entre autres de renforcer le sens civique et communautaire des citoyens, espace ouvert à toute sorte d'idées et de projets sociaux. On apprend à se parler, à se rencontrer pour une première fois ce qui crée une atmosphère sécurisante pour les familles, et aussi pour certaines personnes âgées qui vivent beaucoup d'isolement. Des liens se créent, des fêtes de ruelles s'organisent (musique, BBQ, projection de film en plein air, etc.), des corvées de propreté s'effectuent.

Mais, ce n'est pas tout le monde qui est favorable au verdissement de sa ruelle. Dans pratiquement chaque élaboration de projet, on y retrouve un choc des générations actuelles: entre les « pro-verdures » et les « pro-voitures », ces deux mentalités se confrontent souvent. De plus, un des plus grands défis des ruelles vertes est sans aucun doute d'assurer la pérennité des projets. Durant les premières années de la réalisation de la ruelle verte, un suivi doit être fait afin d'en aider l'enracinement et l'appropriation par un bon nombre de résidants. Dans certains quartiers, les déménagements sont fréquents. Le flambeau doit être passé.

Avant de travailler comme chargés de projet pour les ruelles vertes dans Rosemont-La Petite-Patrie, nous ne croyions pas possible de retrouver en pleine ville, l'aspect de petit village que peut créer un projet de verdissement de ruelles. Cet espace, s'il est bien géré, a le potentiel de devenir un pôle social majeur dans la vie des Montréalais.

* SODER (Société de développement environnementale de Rosemont.) Depuis 1997, la SODER développe et gère des projets environnementaux à forte dimension sociale. Pour plus d'informations : www.soder.qc.ca

 

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