De la sécurité à la souveraineté alimentaire
Par Élodie Rousselle, étudiante à la maîtrise en sociologie, Université du Québec à Montréal *

La crise alimentaire mondiale de 2006-2008 a contribué à la mise en lumière des dimensions politiques et sociales de l’insécurité alimentaire. En effet, alors qu’il a été estimé par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme que la production alimentaire mondiale pourrait actuellement nourrir 12 milliards d’individus 1,02 milliard des 7 milliards d’humains souffrent actuellement de la faim (FAO, 2009). De plus, cette crise alimentaire, bien que souvent perçue comme mondiale, se voit en fait être géographiquement circonscrite : sur les 37 pays affectés par la crise alimentaire de 2007, 20 provenaient du continent africain, 9 de l’Asie, 6 de l’Amérique latine et des Caraïbes, et 2 de l’Europe (AQOCI, 2008, p.17). Ainsi, plus qu’une question de disponibilité, l’insécurité alimentaire se pose également en termes politique et sociologique.

Naissance d’un concept alternatif
Proposée en 1996 par l’organisation mondiale paysanne, la Via Campesina, la notion de souveraineté alimentaire s’inscrit dans ce processus de relecture politique de la question alimentaire. Défini comme «le droit des populations, des communautés et des pays à définir leurs propres politiques agricoles et alimentaires sans dumping vis-à-vis les pays tiers» (Via campesina, 2004), ce concept, se pose en fait en alternative à celui de sécurité alimentaire. Atteinte « lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment et en tous lieux, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive pour mener une vie saine et active » (FAO, 2008), la sécurité alimentaire correspond à la notion structurant la gouvernance alimentaire au niveau mondial depuis les 40 dernières années. En centrant sa définition sur la dimension quantitative de l’enjeu alimentaire, cette notion contribuerait, selon Via Campesina, à la technicisation de cette problématique et au développement d’un modèle agroalimentaire globalisé, productiviste et corporatif. En effet, si la question de la faim se pose en termes de disponibilité et d’accessibilité à l’alimentation, l’objectif serait alors de mettre en œuvre une production spécialisée à très grande échelle afin d’engendrer une diminution du prix à la consommation et donc de permettre au plus grand nombre possible d’y avoir accès. Suivant cette logique, ce serait la persistance du modèle d’agriculture paysanne qui serait à l’origine de l’insécurité alimentaire et de la pauvreté rencontrée principalement dans les pays du sud. Les agricultures paysannes étant des agricultures à faible rendement économique, seule l’agriculture « moderne » (grandes exploitations capitalistes tournées vers l’exportation) serait susceptible de nourrir le monde et d’engendrer un développement économique. Ce sera donc au nom du progrès, du développement et du droit à l’alimentation que la modernisation des systèmes alimentaires et l’augmentation du commerce international se poseront comme solutions.

L’agriculture paysanne : vecteur de la souveraineté alimentaire
Via Campesina développera une analyse tout autre de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire : en privilégiant les échanges, la disponibilité sur le marché et l’achat de denrées pour enrayer l’insécurité alimentaire, le concept de sécurité alimentaire contribuerait en fait à alimenter la précarité des agricultures à plus faible rendement en les mettant en compétition avec des agricultures plus performantes. S’ensuivrait une paupérisation des communautés rurales vivant de cette agriculture et donc une augmentation de la faim chez cette population. Ce n’est donc pas l’agriculture paysanne qui cause pauvreté et famine, mais plutôt sa déstructuration. En effet, la libéralisation des politiques agricoles, mise en œuvre dans les pays dits en développement à travers les programmes d’ajustement structurel (PAS), sera marquée par le désengagement de l’État, par la privatisation de la mise en valeur de ressources naturelles, par l’ouverture des frontières économiques et mènera à une diminution importante de l’efficacité productive en plus de contribuer à la dégradation des économies locales et à une augmentation du phénomène de dépendance des pays du sud vis-à-vis des échanges extérieurs.

La souveraineté alimentaire comme projet de société
En accordant à la fois une importance aux conditions sociales, politiques et environnementales de production des aliments, en plus de soutenir la mise en œuvre de politiques agroalimentaires, la définition de la souveraineté alimentaire se développe à partir d’une lecture critique de ce qu’implique le concept de sécurité alimentaire. En interrogeant le projet néolibéral de sécurité alimentaire, et en remettant en question sa rhétorique et sa prétention à nourrir le monde, ce mouvement de promotion de la souveraineté alimentaire s’inscrit à la fois dans une lecture critique de l’économie politique globale, mais s’engage également dans un effort visant à repenser le modèle agricole et alimentaire actuel. Ainsi, dans un contexte marqué par de récentes crises alimentaires, par un phénomène d’accroissement des inégalités entre pays, régions et catégories de population (femmes, autochtones, paysans, etc.), le discours pour la souveraineté alimentaire dépasse certainement les intérêts alimentaires et semble s’inscrire dans une logique de justice sociale, de revendication à l’autodétermination des peuples et du droit de ceux-ci à préserver identités et cultures.

* Les informations contenues dans cet article relèvent en partie du mémoire de maîtrise de l’auteure, présentement en rédaction

Bibliographie

Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) (2008). «La souveraineté alimentaire : la seule option envisageable pour l’avenir», 12e journées québécoises de la solidarité internationale. Montréal, Canada, novembre.

Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) (2009). L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2009, 10e rapport intérimaire de la FAO sur la faim, Rome.

Sécurité alimentaire l’information pour l’action, Programme CE-FAO, En ligne :
http://www.fao.org/docrep/013/al936f/al936f00.pdf, consulté le 3 janvier 2013.

Via Campesina (2004). Qu’est ce que la souveraineté alimentaire? En ligne :
http://www.nyeleni.org/IMG/pdf/4_pages_prsentation_de_la_souverainet_alimentaire_FR-2.pdf, consulté le 3 janvier 2013.

 

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