Comer es vivir !
Par Marie Élaine Anctil, nutritionniste et ancienne stagiaire

Stagiaires déterminés
Mai 2008. Sept stagiaires remplis de bonne volonté quittent le Québec pour se diriger vers le Honduras avec un objectif en tête : diminuer la dénutrition infantile. Défi de taille.
Parmi ces sept coopérants, une nutritionniste. Elle s’intéresse à la sous-alimentation alors que les gens la consultent depuis 5 ans dans un contexte de suralimentation.

Lorsque maigreur frôle obésité
Une fois en sol Hondurien, nos sens captent d’une façon saisissante ce pays de contrastes où chaleur accablante, désordre anarchique, corruption, insalubrité, pollution, pauvreté, rapidité et sécheresse côtoient de façon déconcertante enfants espiègles, générosité, lenteur, propreté, richesse, paysages paisibles, pluie diluvienne et regards sincères…
Ce qui me frappe le plus, c’est toute cette richesse qui « flirte » avec la pauvreté, et cette maigreur inquiétante qui se mêle à l’obésité quasi insultante.

Portrait
La population du Honduras est composée majoritairement de métis. 90% des gens ont du sang à la fois autochtone et espagnol. Le Honduras est l’un des pays les plus pauvres de l’Amérique. D'après l’étude "Panorama social de l’Amérique latine", 67.8 % des Honduriens vivent dans la pauvreté. Dix ans après son lourd passage, nous constatons toujours les ravages et les pertes laissés par l’ouragan Mitch.
Alors, comment se fait-il que dans de telles conditions, l’obésité soit omniprésente ? Comment se fait-il que des enfants peuvent à la fois être obèses et en retard de croissance ?

Des ressources alimentaires intéressantes
Heureusement, le pays est un grand producteur de maïs, haricots et riz destinés à la consommation locale. De quoi subvenir aux besoins protéinoénergétiques de la population… Nous gardons ces ressources en tête pour d’éventuels plans nutritionnels.

Du ciel bleu
Nous avons choisi de concentrer notre projet sur 23 enfants âgés de 2 à 7 ans fréquentant l’IHNFA (Institut hondurien de l’enfance et de la famille) de Langue, un village paisible et chaleureux situé au sud du pays. Subventionnés par le gouvernement, ces établissements accueillent gratuitement des enfants provenant de familles défavorisées pour le déjeuner, le dîner ainsi que 2 collations. Il s’agit bien souvent des seuls repas que les enfants prendront au cours de la journée.

De texto… à porte à porte
Pas à pas, porte à porte, de la façon la plus humaine qui soit, nous avons rencontré chacune de ces familles, discuté avec elles, dans leur environnement rudimentaire avec tout notre respect et toute notre gratitude pour ce partage précieux de leur intimité. Déjà, la dignité, la sincérité et le calme que nous trouvons en ces gens nous font remettre en question tout ce superflu dans lequel nous vivons : portables, cellulaires, texto et cie… Cette technologie est-elle une entrave à des contacts humains, chaleureux et sincères? Je remets en question ma propre définition du bonheur et des relations humaines…

Bien évaluer pour bien intervenir
Évaluation, données anthropométriques, questionnaires et observations nous ont permis de faire ressortir les données démographiques, économiques, environnementales et socioculturelles de notre communauté. Cette longue analyse, plutôt fastidieuse, à travers les pannes de courant répétées et la canicule accablante, nous a permis de saisir les réalités et les besoins réels de la communauté.

Un environnement qui favorise l’obésité et propice à la malnutrition
L’environnement de notre communauté favorise le gain de poids. Les sucreries, boissons sucrées, aliments frits et grignotines sont plus accessibles que les aliments nourrissants. Tout s’explique. Pas étonnant que nous retrouvions une population atteinte d’obésité et de diabète.

D’un autre côté, plusieurs facteurs contribuent à la malnutrition. Les mauvaises techniques de conservation, de manipulation des aliments et d’hygiène contribuent à la contamination par les bactéries et les parasites. Le faible niveau de scolarité, des revenus aussi faibles que 7.55$ par jour par famille et la consommation d’alcool sont aussi des facteurs qui y prédisposent. L’introduction trop hâtive ou trop tardive des aliments solides et la consommation de café chez le nourrisson peuvent nuire également à l’état nutritionnel et à la croissance de l’enfant.

Une contamination….positive !
Pour avoir un impact sur les comportements des mères, nous pensions non seulement livrer nos messages ciblés sur l’hygiène et la nutrition, mais surtout favoriser un échange entre les mères ayant des comportements positifs et les mères ayant des comportements négatifs, identifiées par nos observations faites ainsi que par notre questionnaire. Nous voulions que les solutions proviennent d’elles-mêmes. Nous avons donc utilisé l’approche de la « déviance positive ». Dans notre cas, ce programme consistait en des causeries participatives et des activités pratiques, le but du programme étant que les mères s'influencent positivement entre elles.

Au-delà des objectifs…
Au-delà de la diminution de la dénutrition infantile, de telles expériences en contexte interculturel amènent nos coopérants à une dimension supérieure, à une compréhension des réalités du sud et à la création d’un pont entre différentes communautés, qu’elles soient au sein d’un même pays ou d’un continent à l’autre. Ils reviennent avec une nouvelle vision de la vie et des relations humaines, faite d’acceptation, d’ouverture et de non jugement, avec une conscience des richesses de la terre et de celles du cœur.

Un choc du retour amorti en communauté autochtone
À mon retour du Honduras, j’ai décidé de quitter le milieu public pour rejoindre une communauté innue de la Côte-Nord. Ce milieu rejoint davantage les visions de la vie qui m’ont été transmises en sol latino-américain et me permet de poursuivre un cheminement personnel et professionnel. L’aide que j’apporte est bien minime comparée à ce que je reçois de mes clients, avec leur humour et leur présence. Je m’intéresse toujours à la sous-alimentation, mais la suralimentation n’est pas moins importante. C’est un symptôme de souffrance, il faut qu’on s’y arrête.

 

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