Commerce international : construire la précarité alimentaire
Par Philippe Tousignant, Coordonnateur des Programmes d'éducation au Comité pour la Justice sociale de Montréal

« Toutes les 8 secondes » Ces mots des Cowboys Fringants n'auront jamais été aussi vrais. Selon les chiffres de l'Organisation des Nations Unies pour l'Agriculture et l'Alimentation (FAO), aujourd'hui un enfant de moins de 10 ans meurt de la faim toutes les 5 secondes, pour près d'un milliard d'individus en situation de famine. Depuis plus de 40 ans déjà, l'agro-industrie justifie l'utilisation d'intrants chimiques et d'organismes génétiquement modifiés (OGM) pour lutter contre la faim dans le monde. Malgré l'augmentation de production, la faim n'a paradoxalement pas été résolue. Néanmoins, les portefeuilles des principales multinationales productrices de semences ont gonflé substantiellement avec des profits record suivant chaque nouvelle crise de la faim en 2003, 2005, 2008, etc. En réalité, le problème n’en fut jamais un de quantité et de production, mais bien de répartition.

Les circuits commerciaux, les structures et mécanismes d'échange ainsi que « l'autorégulation » du commerce suivant les « lois » du marché sont en cause. Ainsi, la sécurité alimentaire, soit l'accès à une quantité et une qualité suffisantes de nourriture, est mise en péril par le commerce international, et plus particulièrement par la spéculation alimentaire, l'utilisation des biocarburants, le libre-échange tous azimuts et le modèle agro-industriel dominant.

Premièrement, la spéculation monétaire, financière et alimentaire rend les prix des denrées de base particulièrement volatiles. Avec la fin de l'étalon or en 1971, décision unilatérale des États-Unis, la spéculation sur les devises a signifié une plus grande volatilité des prix et une précarisation soudaine des gens se trouvant au bas de la chaîne commerciale alimentaire.

Pour les familles à faible revenu, soumises à un pouvoir hors de leur contrôle, plus d’instabilité des prix implique davantage d’insécurité, de fragilité, de vulnérabilité et des choix de vie difficiles, comme retirer prématurément de l’école leur enfant pour qu’il puisse subvenir aux besoins de la famille. Une variation des cours du marché, même minime, plongera des millions d'individus en situation de pauvreté, de stress hydrique ou de famine.

Cette réalité est d'autant plus vraie et criante depuis l'arrivée en 2005 et 2006 des fonds de pensions, fonds d’investissement et fonds spéculatifs qui, selon De Schutter, président de la FAO, ont développé une logique « casino », en spéculant désormais sur les produits dérivés alimentaires. Les spéculateurs, en effet, recherchent l’incertitude, car il est ardu de spéculer sur une situation fixe, de certitude et de sécurité. C’est pourtant là tout l’opposé des besoins des gens en situation précaire, du droit à l’alimentation et de la sécurité alimentaire.

Deuxièmement, l’utilisation des biocarburants accentue la spéculation. D’abord, il y a conversion d'un produit alimentaire en produit énergétique, réduisant d’autant la part de ce qui est destiné à la consommation alimentaire. Ensuite, l’éthanol et les céréales deviennent la cible d’une spéculation incontrôlée, tel que nous la connaissons sur les autres produits énergétiques, comme le pétrole. De janvier 2010 à 2011, les cours mondiaux du maïs ont bondi de 48%, menant aux émeutes de la faim ; le pain augmenta de 35% par exemple, en Égypte où 30 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté.

Troisièmement, le libre-échange tous azimuts, au nom du libre marché et de l’accès à des produits à moindre coût, détruit les barrières tarifaires et non tarifaires qui protégeaient autrefois les produits de première nécessité en Afrique. Or, l’abandon des barrières, sans mécanisme de protection pour contrebalancer soumet les paysans africains au commerce international, aux cours du marché sur lequel ils n’ont bien sûr aucune emprise. Cette dépendance de l’extérieur les relègue à un rôle de seconde zone.

Quatrièmement, le modèle agro-industriel dominant est encouragé par les trois phénomènes précédents qui favorisent l'exclusion et la marginalisation de l'agriculture de proximité au profit des méga-exploitations, de l’utilisation accrue d’intrants chimiques, d’organismes génétiquement modifiés (OGM) et de la monoculture.

Ainsi, il semble que nous ayons oublié les acquis du moyen-âge, de l'assolement triennal du sol et de la rotation des cultures (apparue plus tard) qui consistent essentiellement à utiliser plusieurs cultures en alternance afin de fournir des apport nutritifs variés au sol, de consommer des nutriments différents et de servir de répulsifs naturels. Ces pratiques qui réduisent l'utilisation de produits phytopharmaceutiques et d'OGM n’enthousiasment guère les semencières.

Or, forte de ses milliards de dollars centralisés par une poignée de corporations, l'agro-industrie exerce une puissante pression sur les gouvernements et la détermination des politiques alimentaires. On ne s'étonne pas de voir le président de Nestlé, clamer que les OGM doivent à tout prix être étendus à la surface de la planète le plus tôt possible, appuyé par l'ancien président Bush.

Aurait-on oublié de ne pas « mettre tous ses œufs dans le même panier » ? Chaque fermeture d'entreprise d'une région mono-industrielle, nous rappelle les nécessités de la diversification économique. Pourtant, les conseils de la Banque mondiale, en matière de développement international, dans le cadre des Programmes stratégiques de réduction de la pauvreté et les dogmes économiques dominants, prônent une sur-spécialisation, soit la monoculture de café, de cacao, etc…, à la taille d'un État tout entier.

Plus la monoculture s'étend, plus le recours aux intrants est nécessaire et plus la précarité alimentaire augmente. Et ce, sans parler de l'augmentation des maladies pulmonaire, du cancer et autres maladies, qui prolifèrent à notre ère industrielle générant tant de produits chimiques volatile, dans l'eau, l'air et nos aliments.

En conclusion, il apparaît que certains mécanismes du commerce international, l'outil même que l'on tente vainement d'utiliser pour remédier aux problèmes de la faim, participent plutôt à la construction de la précarité alimentaire. Or, les « lois » du marché ne sont ni immuables, ni intemporelles, ni absolues. Au fond, les systèmes changent et se succèdent, mais ne sont-ils pas avant tout le reflet des choix des individus qui les habitent? Ceci nous renvoie à nos choix de consommation et aux types de politiques que nous décidons de soutenir.

Le sujet est vaste et loin de se limiter à la perspective développée dans cet article, simple survol des thèmes abordés dans l'atelier « Crise alimentaire ou crise commerciale » du Comité pour la Justice sociale de Montréal.

 

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