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L’économie du Québec : y voir clair pour maîtriser le développement
Tiré d’une entrevue que donnait monsieur Robert Laplante, économiste, chercheur et directeur général de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) dans le numéro 44 de la « Revue intervention économique » *


Photo : Normand Rajotte

À partir du 19e siècle, la première phase de l’économie du Québec est placée sous le signe de la « National Policy » du gouvernement Macdonald. Cette politique confine la bourgeoisie canadienne-française à la marginalité. Cette dernière va occuper ces interstices en se positionnant dans l’immobilier, la construction, dans le vêtement, dans la fourniture de biens durables légers, etc. « Elle prend pied dans les secteurs industriels et s’y affirme. Même si elle n’est pas cantonnée à la sous-traitance, elle demeure néanmoins à la remorque du grand capital. Elle est en quelque sorte une force subsidiaire qui occupe un espace satellite. Même si elle y joue un rôle plus affirmé, ce n’est pas elle qui donne à l’économie du Québec ses impulsions. Elle en profite, mais elle ne les oriente pas », explique le directeur général de l’IRÉC.

La crise de 1929 achève le travail de marginalisation de cette bourgeoisie, en effaçant les gains qu’elle avait réalisés depuis le dernier quart du 19e siècle, dans la foulée de l’entrée massive du grand capital anglo-américain dans le secteur des ressources. Une période de reconquête économique s’ouvre alors, basée sur la création de PME, et vise la constitution d’un réseau d’entreprises prenant appui sur l’économie locale. « Ce sont les économistes des HEC et leurs alliés dans les mouvements nationalistes qui vont progressivement élaborer les stratégies de cette reconquête par une approche de progression linéaire, poursuit l’économiste. À partir de la seule activité économique où ils sont en position relative de gagner du contrôle c'est-à-dire l’agriculture, les Canadiens-français pourront progressivement gagner des positions : de l’agriculture à l’artisanat, de l’artisanat à la petite entreprise et ainsi de suite. Ces penseurs et avec eux la large fraction de la classe d’affaires qui s’en inspire sont convaincus qu’il faut prendre appui sur l’économie locale, l’économie des villages et des petites villes pour développer une première base d’accumulation ».

L’échec du modèle de croissance « linéaire »
Au milieu des années 50, on constate que ce modèle de croissance « linéaire » n’est pas réalisable et qu’il manque de capitaux pour inscrire le Québec dans l’économie continentale. Il faut un État, mais Duplessis qui est anti-étatiste, va résister farouchement à ce constat et penser qu’il faut plutôt redonner au grand capital une deuxième impulsion pour compenser, pour ne pas avoir à prendre appui sur l’État. Il devra faire d’importants compromis pour obtenir les investissements américains. Entre autres, on se rappellera les grandes concessions qui ont accompagné le développement minier de la Côte-Nord et la canalisation du Saint-Laurent, qui eut pour effet de marginaliser Montréal. Le développement se retrouve à nouveau dans une impasse et c’est ce qui a mené à la Révolution tranquille des années 60.

Le constat est évident : il faut s’appuyer sur l’État, mais on ne peut compter sur l’État fédéral. Pour donner au gouvernement du Québec des moyens s’approchant de ceux d’un véritable État, il faudra donc miser sur ce qui fait déjà la force et l’intérêt du grand capital qui les a accaparés : les ressources naturelles. « Pas étonnant que la nationalisation de l’hydro-électricité revête un caractère inaugural, indique Robert Laplante. Hydro Québec va devenir le « navire amiral » du développement du Québec avec ses travaux, ses politiques d’achats, de fournisseurs et d’ordonnance de ses projets qui vont « internaliser » des objectifs de développement régional. Les grands projets de la Révolution tranquille, les barrages, Expo 67 et le métro de Montréal vont permettre de faire ce que la stratégie de Duplessis n’avait pas réussi à faire ».

Deux approches
Cependant à la fin des années 70, la pensée économique se divise en deux approches : l’une privilégiant la construction d’une structure économique complète sur tout le Québec, et une autre qui mise sur les possibilités de prendre sa place dans le marché canadien. « Le Québec Inc. naissant est en quelque sorte précipité précocement dans une crise d’adolescence qui est une vraie crise de croissance, constate Robert Laplante. Ce sera le début d’un débat autour du rapport Gobeil, prônant la réduction de la taille et du rôle de l’État, subordonnant les ambitions nationales aux contraintes du marché ».

Dans les années 80, l’adhésion au néo-libéralisme prend le dessus. L’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) représente une solution de compromis, qui peut offrir les avantages du grand marché tout en évitant les difficultés d’avoir à se construire un espace économique national complet. Par ce biais, les nationalistes pensent devenir moins dépendants de l’économie canadienne, mais le gouvernement fédéral est l’unique détenteur des juridictions clés (commerce international, affaires extérieures). Pour tirer avantage de cet accord, la bourgeoisie d’affaires au Québec doit refaire ses compromis sur la question du maintien des secteurs et des industries stratégiques.

Pendant que cette bourgeoisie tergiverse, le Canada devient un État pétrolier au début des années 2000. L’économie du Québec, qui avait profité de l’accroissement des exportations sur l’axe nord-sud, doit désormais composer avec un dollar élevé qui déstructure sa base industrielle. « Incapable de se doter d’une stratégie de développement, explique Robert Laplante, Québec propose le Plan Nord, la formulation électoraliste du choix de la grande entreprise pour une croissance sans le développement. De plus, les grands leviers de l’État de la Révolution tranquille sont mis à mal par la dynamique de la financiarisation, qui les écarte pour le moment de la construction d’un modèle original pour le Québec ».

Une classe d’affaires en panne
Force est de constater qu’il n’y a pas dans la classe d’affaires actuelle une vision minimale de ce qu’est l’intérêt national. Devant cet état de fait, l’économiste de l’IRÉC soutient que la clé consiste en des politiques industrielles visant une coordination et une concertation plus grandes. Il propose des approches qui favoriseront la mise en réseau, qui tisseront les liens d’alliance et de concurrence entre des acteurs des divers secteurs. « Et cela ne peut pas se faire, dit-il, en s’en remettant à la seule logique des créneaux de marché et de la mondialisation, c’est d’abord une affaire de territoire et de logiques de proximité ».

Trois grands principes forment autant d’axes devant charpenter les futures politiques industrielles : 1) viser à faire fonctionner de concert et en complémentarité l’économie publique, l’économie sociale et l’économie de marché; 2) construire sur le principe de la souveraineté alimentaire; 3) affirmer l’originalité nationale.

Pour qu’une politique d’innovation procure une prospérité durable, elle doit maximiser les caractéristiques propres à la culture. La force d’une économie innovante tient à la capacité d’apprentissage collectif, qui se définit dans les réseaux sociaux et dans le sentiment d’une appartenance commune.

Sur le plan programmatique, trois orientations sont à privilégier : 1) L’indépendance énergétique; 2) Le transport et les infrastructures de transport collectif; 3) La valorisation de la recherche et de l’innovation en redonnant à la fonction publique ses compétences, en recentrant l’université sur sa fonction critique et en introduisant un ensemble de mesures visant à rehausser le niveau de compétence civique.

La question centrale des réservoirs d’épargne
Sur la question de l’indépendance énergétique, on aurait intérêt à s’Inspirer de modèles, comme celui de la Norvège. Ce pays a développé un modèle de perception des redevances qui lui assure 80 % de la valeur produite par l’exploitation d’une ressource naturelle. « Cependant, avertit l’économiste de l’IRÉC, l’indépendance énergétique ne se construit pas seulement par une substitution d’importation en remplaçant un intrant par un autre. Il faut une stratégie d’industrialisation pour permettre de développer un ensemble de filières ».

Enfin, la question fondamentale pour y parvenir est encore celle du contrôle des réservoirs d’épargne. « Il faut reconnecter les grands instruments de la Révolution tranquille comme la Caisse de dépôt sur leur mission de soutien au développement de l’économie du Québec et renoncer à la spéculation pour mieux soutenir l’économie réelle », conclut le directeur général de l’IRÉC.

* http://interventionseconomiques.revues.org/1496

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