Photo : Christian Bélanger

Le « Buen vivir » une autre vision du
développement économique

Par Simon Morin, étudiant à la maîtrise en sciences politiques à l’UQAM *

À l'heure de la globalisation, les alternatives au développement néolibéral se font de plus en plus nécessaires. Les inégalités entre les riches et les pauvres s'accroissent de jour en jour et laissent des centaines de millions de personnes vivre en situation d'extrême pauvreté. Les dommages causés à l'environnement se font aussi de plus en plus sentir à un moment où les limites des écosystèmes terrestres sont pratiquement toutes atteintes. À ce sujet, le cinquième bilan quinquennal de l’état de la planète du Programme des Nations unies pour l’environnement révélait que les efforts convenus par la communauté internationale dans la lutte contre le réchauffement climatique n'avaient connu un progrès significatif que pour 4 des 90 objectifs majeurs identifiés depuis 1950.

L'Équateur, petit pays andin d'Amérique latine, a entrepris de développer son propre programme depuis 2007. Critiquant les fondements du développement capitaliste occidental à l'origine de cette double crise civilisationnelle, il a introduit, au sein de sa nouvelle constitution en 2008, la notion autochtone du
« Buen vivir »**. Son plan de développement pose ainsi les bases en trois temps d'une transition écosocialiste dont l'objectif est de transformer la matrice productrice, mais aussi de décoloniser notre manière de vivre ensemble.

Développement humain
Le « Buen vivir» propose une solution de rechange à la conception néolibérale du développement dont la priorité va aux individus plutôt qu’à l'accumulation sans fin du capital. La stratégie vise à améliorer les capacités de tout un chacun afin que tous puissent être en mesure d'agir et de se prendre en main. Le développement en ce sens ne dépend pas de l’État, même s'il peut en être un acteur important, mais dépend des individus que les institutions publiques cherchent à encadrer. Les pauvres et les marginalisés ne sont pas vus comme des obstacles à la prospérité collective, mais représentent plutôt des vecteurs d'un développement solidaire auquel ils sont destinés à participer. En d'autres termes, l’objectif est de donner les aptitudes nécessaires à qui en a besoin, pour qu'il participe à son propre développement et au développement de la collectivité.
Par exemple, l’Équateur a investi d'importantes ressources dans le système de santé et d'éducation au cours des dernières années. L'objectif n'était pas seulement de fournir la capacité de lire et d'écrire, de façon à ce que tous obtiennent un emploi, mais également de renforcer les capacités d'expression, d'entreprise, d'innovation et une pensée critique, nécessaires au développement d'une économie solidaire.

Développement démocratique
Le développement du « Buen vivir » concerne aussi les communautés. Le plurinationalisme et l'interculturalisme sont deux des composantes fondatrices de l’État et de la société équatorienne. Toutes deux sont reconnues explicitement à l'article 1 de la Constitution de 2008.

De pair avec cette idée de redonner les capacités aux individus, le « Buen vivir » privilégie la décentralisation et la déconcentration du pouvoir de manière à ce que l'État perde son monopole de l’action sociale au profit de l'autodétermination collective. En effet, le « Buen vivir » privilégie l’engagement citoyen sous diverses formes démocratiques, délibérative, participatives, et représentatives tant à l’échelle locale, régionale que nationale. L’État ne doit plus agir de façon paternaliste, mais redistribuer le pouvoir aux communautés, afin qu'elles puissent se réapproprier l’État qui les gouverne et l'économie qui les coordonne.

Le Plan national pour le « Buen vivir » 2009-2013 propose ainsi un équilibre entre la société civile, le pouvoir économique et l’État démocratique. Deux innovations politiques intéressantes ont aussi été adoptées durant le processus constitutionnel, soient la promotion des Assemblées communautaires ainsi que le droit de consultation accordé aux communautés autochtones, « afrodescedantes » et « montuvios »***.

Développement durable
En plus de promouvoir l'épanouissement individuel et collectif, le « Buen vivir » propose également d'établir une relation harmonieuse entre l'humanité et son milieu de vie, en rejetant la vision anthropocentrique du développement – où l'humain est au centre de tout. Comme l'explique Karl Marx, le développement du capitalisme fait des êtres humains, les maîtres de la nature afin de répondre à leurs besoins matériels croissants et sans doute sans limites. Selon Alberto Acosta, ex-président de l'Assemblée constituante de 2007, le réchauffement climatique est la conséquence de cette façon de vivre ensemble coupée de l’environnement. À son avis, la croissance matérielle sans limites à laquelle nous nous adonnons et avec laquelle la logique néolibérale s'accorde à merveille par la création d'un endettement impossible, nous mène tout droit à un suicide collectif.

Le « Buen vivir» nous rappelle l'importance de redéfinir notre relation avec la nature afin de maintenir un équilibre. Par exemple, les articles 72 et 73 de la nouvelle constitution reconnaissent la nature comme un objet et un sujet du droit équatorien. La nature a le droit à l’existence dans le maintien et la régénération de ses cycles de vie. Tout citoyen peut ainsi se porter à sa propre défense face à tout projet menaçant ses droits constitutionnels. Les projets de reforestation et de protection du territoire, ainsi que l’Initiative Yasuní-ITT, visant à laisser sous terre plus de 840 millions de barils de pétrole dans une des aires les plus riches en biodiversité de la planète, concrétisent un peu plus la volonté de l'Équateur de lutter contre les changements climatiques en accordant de la valeur à autre chose qu'à l'argent. De plus, permettre aux individus et à leur communauté de s’épanouir dans un environnement propre fait partie du nombre des libertés reconnues par la constitution et assure la prise en charge par les individus du développement d'une économie solidaire.


* L’auteur est aussi assistant de recherche à la Chaire Nycole-Turmel sur les espaces publics et les innovations politiques à l’UQAM et vient de faire un stage de deux mois en Équateur, dans le cadre d’une recherche sur le « Buen vivir ».
** Le « Buen vivir » se traduit en français par « Bien vivre ». Dans les deux cas, ils sont des traductions latines de « Suma quamaña » en langue aymara et de « Sumak Kawsay » en langue quechua.
*** « montubios » : Les peuples montubios comptent plus de 1400 communautés situées pour la majorité sur la côte pacifique équatorienne. Ils se réclament être un peuple métissé avec leur propre culture. La Constitution de la République de 2008 lui reconnait d’ailleurs des droits collectifs ainsi que son droit à l’autodétermination.

 

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