Photo : Évelyne Beauclair

Entre la pierre et l’œuf au Sénégal
Par Pape Kébé, animateur social pour Mer et Monde au Sénégal

Dans la société africaine, il est difficile de cerner par des tranches d’âge, les jeunes, les adultes et les personnes d’âge mûr. La catégorisation reposerait plutôt sur le rôle que la personne accomplit dans sa famille, son clan, son ethnie…

La vie en communauté est l’une des caractéristiques très fortes de la société sénégalaise. L’homme « âgé » y occupe une place prépondérante, les décisions lui reviennent. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de « Conseil des sages », où l’on voit des personnes d’âge avancé dans certaines familles décider pour tout un groupe. Les jeunes n’ont pas voix au chapitre, ils doivent suivre le chemin tracé par les « sages ».

Le lien intergénérationnel au Sénégal n’est pas un lien horizontal, marqué par un pont entre deux générations. Il est plutôt symbolisé par ce rapport vertical qui tire son fondement dans le concept de « droit d’aînesse ».

« Je suis ton aîné, tu me dois respect et obligation ». Cette phrase explique en quelque sorte ce concept de « droit d’aînesse ». Ces propos peuvent être étayés par le proverbe qui dit qu’ « un grain de maïs a toujours tort devant une poule ».

Dans la société sénégalaise, chaque famille a son chef, qui est la personne morale qu’il faut consulter avant de prendre des décisions liées à sa vie même. On est loin d’un dictat d’une génération sur une autre. Ayant plus d’expérience et de vécu, le grand-papa ou la grand-maman permet aux jeunes de faire des choix judicieux dans leur vie. Un rapport de complicité et d’amour lie ces groupes d’âge.

En milieu professionnel, les doyens de service sont respectés du fait de leur âge. Leurs ordres passent mieux que lorsqu’il viennent de personnes plus jeunes. La société sénégalaise étant très hiérarchisée, le patron jeune a plus de problèmes dans la gestion de son personnel que le « doyen ».

Ce faisant, pour une certaine société sénégalaise, la sagesse, c’est l’apanage des « vieux » (terme qui n’est pas péjoratif au Sénégal). En somme, les jeunes adulent les personnes âgées, d’où un rapport de respect, d’échanges, de partage, d’aide et de soutien.

Toutefois, il faut nuancer cette fresque. La société sénégalaise est en pleine mutation sur le plan économique et social. L’individualisme est en train de se développer et l’entraide perd du terrain.

Dans les villes, il est fréquent de voir dans les bus des jeunes qui ne cèdent plus leurs places aux personnes âgées. L’exemple semble banal mais il est rempli de symboles. Cela pourrait traduire un « ras-le-bol » des jeunes sur une génération qui serait responsable de leur vie précaire et du chômage.

Le mouvement de jeunes « Y’en a marre » a déclaré : « un adulte, quel que soit son âge, qui ne respecte pas ses engagements est un menteur ». Cette phrase a défrayé la chronique en son temps. Les « Y’en a marre » furent taxés de jeunes irrespectueux, car au Sénégal un jeune ne doit pas faire la morale à un adulte.

Beaucoup de jeunes sénégalais s’identifient à l’idéologie des « Y’en a marre ». Pour rappel, ce mouvement a pesé dans le changement de régime au Sénégal survenu le 25 mars 2012.

C’est dire qu’on assiste à un conflit de générations entre des vielles personnes respectueuses des us et coutumes, et des jeunes tournés vers le progrès, les réseaux sociaux et le changement.

À y regarder de plus près, assiste-t-on à une dégénération ou à une mutation de la société sénégalaise? Ce qui est sûr en Afrique c’est que : « une pierre ne danse pas avec un œuf ».

 

     
  « Les vieux »
Tiré de « Rimes, rythmes et insomnie » recueil de poèmes de Madeleine Little
 
 

J’aurais bien des choses à dire
À celui qui voudrait m’entendre,
Mais là, je les ferais tous fuir
Car ils n’ont pas envie d’apprendre.

Moi-même, quand j’avais leur âge
Je n’écoutais pas volontiers
Ces paroles peut-être sages,
Mais peut-être périmées…

Car le temps est un long chemin
Qui serpente à travers la vie,
Qui s’en va toujours vers demain
Et qui jamais ne se replie.

Nous avons toujours l’impression
Qu’à travers notre longue vie
La sagesse, avec la raison,
Nous ont pénétrés à l’envie.

Alors, alors nous voudrions
Transmettre tout à ceux qui suivent…
Mais voilà; notre baluchon
Est calculé pour d’autres rives.

Vivez donc, mes enfants, vivez!
Vivez, pensez avec votre âge!
Vous y êtes mieux adaptés
Qu’une PPH* pas très sage!

 

* « passera pas l’hiver » c’est ainsi que les jeunes irrespectueux de ma jeunesse appelaient les grands-parents!

 

 

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