Photo : Évelyne Beauclair

Le passé oublié
Par Manon Damphousse, ex-stagiaire de Mer et Monde et bénévole à la Ferme

Lucille, la grosse Lucille comme on l’appelait au village. C’était une femme dépareillée. Comme toutes les femmes de son temps, elle savait coudre, tisser, tricoter, jardiner et cuisiner. Mais en plus de son ouvrage de femme, elle faisait aussi l’ouvrage d’homme : fendre le bois, dérocher, réparer les clôtures… et même labourer.

La grosse Lucille, si elle faisait tout ça, c’est parce qu’elle n’avait pas le choix. Son mari était mort, subitement, par un soir sans vent. Il l’avait laissée seule avec la ferme et leurs quatre fils. Y a pas à dire, c’était une belle ferme. Une belle grande terre, généreuse quand on savait en prendre soin, avec des pâturages, des vaches, des cochons, des poules, des grands jardins, une petite cabane à sucre et une terre en bois deboutte. Situés près d’une petite rivière, ils avaient aussi un petit moulin à scie qui leur permettait de couper leur bois et aussi de faire quelques piastres en coupant celui des voisins.

Heureusement que Lucille avait l’aide de Ti-Jean, son fils ainé. Ti-Jean, même s’il n’était pas ben vieux, avait eu le temps d’apprendre de son père les savoirs nécessaires pour vivre sur une terre. Ils travaillaient dur mais ils ne manquaient de rien.

Ils vécurent heureux, jusqu’au jour où Adélard décida de faire un barrage plus haut sur la rivière. Adélard, c’est le croche du village, celui qui n’hésite pas à mettre les autres sur la paille pour faire son profit. Le barrage a été une catastrophe pour Lucille. Il n’y avait plus d’eau qui coulait dans la rivière. Plus d’eau, donc plus de moulin, plus de jardin, plus d’animaux. Ils étaient en train de mourir de faim. Lucille n’a pas eu le choix. Elle a demandé à Ti-Jean d’aller en ville pour se trouver de l’ouvrage et rapporter un peu d’argent. Obéissant, il partit pour la ville. Comme il avait pas mal de jarnigouaine, il s’est rapidement trouvé du travail. Ti-Jean, en plus de ses autres qualités, était humble. Il ne voulait pas que sa mère et ses frères se sentent ni redevables, ni inutiles. Pour leur faire parvenir de l’argent, il demandait à ses amis qui étaient vendeurs de grands chemins, de faire un détour par chez sa mère et d’aller leur porter son argent, mais en échange de petits services, même inutiles.

C’est ainsi que ça s’est passé pendant des années et des années… jusqu’à ce que Ti-Jean apprenne la mort d’Adélard. En entendant cette nouvelle, il prit la décision de laisser son travail, de retourner chez sa mère et de convaincre ses frères, qui devaient maintenant être rendus des hommes, d’aller défaire le barrage.

Il a pris la route, le cœur content, mais quand il arriva chez sa mère, il apprit deux mauvaises nouvelles. La première, c’est que sa mère était morte depuis plusieurs années déjà. Il ne l’avait jamais su. L’autre, c’était que ses frères ne le reconnaissaient pas. Ils ne se souvenaient plus de lui. Pour les convaincre, il décrivit la grosse Lucille, telle qu’il la voyait dans son souvenir, mais le portrait ne correspondait plus à la vieille femme fragile qu’elle était devenue avec le poids des années. Mais le plus vieux de ses frères avait un souvenir un peu vague de lui et on finit par l’admettre comme un membre de la famille. Ti-Jean leur apprit alors la grande nouvelle : la mort d’Adélard. Les trois frères ne réagissaient pas… Ti-Jean leur expliqua son plan d’aller défaire le barrage, de ressusciter la rivière, de faire repartir le moulin et la ferme. Mais ses frères lui demandèrent :« C’est qui ça Adélard? Quel barrage ? Quelle rivière? Quelle ferme? » Sidéré de voir que ses frères avaient tout oublié et ne se souvenaient pas de ce qu’avait été leur passé, Ti-Jean, patiemment, leur parla de la rivière, du moulin à scie, de ce que la ferme avait été, des prés bien fleuris, des animaux bien nourris, des potagers bien garnis et des conséquences du barrage d’Adélard.

La réaction des frères l’a beaucoup surpris. Ils ne voulaient pas défaire le barrage. Ils ne voulaient pas revoir la rivière couler. L’un disait qu’il préférait conserver la petite marre stagnante, parce qu’il y élevait des poissons rouges et que, régulièrement des voyageurs venaient les admirer en échange de quelques dollars. L’autre disait que la sécheresse lui permettait de gagner sa vie, car il faisait des feux avec le bois mort et que des passants le payaient pour s’y réchauffer. Ti-Jean eut beau leur expliquer que ces passants-là, c’était lui qui les envoyait avec son argent et que dorénavant il n’y en aurait plus, les frères n’ont pas voulu le croire et n’ont pas voulu aller défaire le barrage.

Ti-Jean, on ne sait pas ce qu’il est devenu. Mais ses frères, eux, on le sait. Peu de temps après, une grosse compagnie a acheté le barrage aux successeurs d’Adélard. Ils en ont fait construire un plus gros, en béton, et la rivière n’a plus jamais coulé. Comme il n’y avait plus de passants qui venaient observer les poissons rouges et se réchauffer au feu, les frères étaient en train de mourir de faim sur leur terre sèche qu’ils ne savaient pas cultiver. Ils ont dû vendre la terre à la compagnie du barrage, qui les a engagés à un salaire de misère pour couper leur bois pour son propre profit.

Ti-Jean, je ne sais pas ce qu’il est devenu…mais si jamais vous le voyez, vous me l’enverrez. J’aimerais lui dire deux choses. Premièrement, je l’encouragerais à continuer de conscientiser les gens sur l’importance des savoirs d’autrefois, savoirs précieux qui sont en train de se perdre. Deuxièmement, je lui dirais que moi aussi je suis intéressée à avoir une petite ferme avec des animaux, une terre à bois et un grand jardin et que je connais d’autres gens avec qui on pourrait s’associer.

* Inspirée par " Le cercle des menteurs: contes philosophiques du monde entier" de Jean-Claude Carrière

 

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