Photo : Évelyne Beauclair

Lien entre les générations, lien entre les êtres
Entrevue réalisée à bâtons rompus avec le P. Benoit Lacroix, o.p.

Je suis né au début du siècle dernier, dans un monde tout à fait différent de celui d’aujourd’hui. Ma vie, je l’ai vu éclater. Chez nous, dans Bellechasse, il y avait la clôture et puis le rang, et puis la campagne et puis le village et puis le fleuve. Maintenant je rencontre des gens qui n’ont plus ces frontières; ils ne les connaissent pas. L’Asie, c’est tout près. Se rendre à Kyoto, ce n’est qu’une question de temps, d’heures. Mais, s’il y a plus d’ouverture sur le monde, plus de curiosité, y a-il plus de liens?

Intergénérationnel et solidarité
Nous sommes tous dépendants les uns des autres; le lien entre les générations est inscrit dans la nature. Il n’y a pas une génération qui puisse se suffire à elle même et les relations intergénérationnelles prennent leur essor d’abord et avant tout dans la famille.

À travers ma vie d’enseignant, j’ai eu la chance de connaître des gens de toutes générations non seulement d’ici mais d’ailleurs. La solidarité entre les générations est plus vivante dans l’Afrique que j’ai connue. Je sais que, au Rwanda par exemple, on garde les vieux à la maison parce qu’ils représentent la lignée, la noblesse de la famille, et ce même chez les plus pauvres. En Orient cette solidarité est très émouvante, presque sacrée : au Japon, les vieux sont vénérés, ce sont des ancêtres… Même ceux qui ont perdu l’esprit (ce qui fait une tragédie ici) sont un trésor, ils sont « quelqu’un dont l’esprit est ailleurs » et peut-être que c’est dans son esprit que se trouve le vrai…

Ici, il y a quelque chose qui ne va plus dans l’intergénérationnel, il y a un vide qui s’est creusé. La richesse a joué pour beaucoup; ensuite le nombre d’enfants ayant diminué, la famille est devenue beaucoup moins importante.

La communication
Je vais parler comme un vieux sage : « Plus il y a de moyens de communication moins il y a de communion »… Techniquement, on a plus de chance d’entrer en communication avec les autres mais c’est d’une façon superficielle. Une société technique favorise la rapidité, mais la rapidité ne favorise pas nos amours… L’amour a besoin de temps, de tendresse, de gestes, de proximité, elle a besoin d’une vie intérieure dans le sens large du terme.

Actuellement, tout notre temps est morcelé : heure de bureau, heure de coucher, du lever, des repas… tout est programmé à l’avance. Les enfants doivent se soumettre à l’horaire minuté des adultes. Ce rythme menace nos relations, car il n’y a plus de place à la spontanéité.

L’éloge du quotidien
Les relations se tissent dans le quotidien, dans nos rencontres, nos petites amitiés, nos petits désirs, nos « petits matins ». C’est là que se trouve le plus beau de la vie. Pour rétablir les liens entre les générations, il faut donc partir du quotidien, de la p’tite vie… comment se fait il que « la p’tite vie » a eu tellement d’impact? Ils se sont moqués de nous avec beaucoup d’intelligence… Comment se fait il que nous aimons tant nous retrouver dans la cuisine? Faut dire que dans la cuisine il y a les repas qui se prennent, et la nourriture n’est-elle pas le meilleur trait d’union!

D’une génération à l’autre
On peut transmettre des valeurs, des connaissances mais chaque génération devra apprendre à « jouer » sa vie… En tant qu’historien, j’ai l’impression que dans certains domaines, lorsqu’il s’agit d’économie, de la survie d’un pays, il se développe un nationalisme excessif, un impérialisme, et là, on dirait que l’homme « désapprend sa leçon », on ne sait plus, et on refait des guerres!

Et les jeunes…
Ils sont le radar d’une société. Des milliers de jeunes dans les rues qui se conduisent bien, c’est très beau! Les résultats seront peut être lents à venir mais ils viendront. En Tunisie, c’est un jeune qui a tout déclenché en s’immolant… les jeunes ont un pouvoir de mobilisation beaucoup plus grand que leurs aînés.

Jésus aurait marché avec les jeunes! Mais comment se fait-il que l’Église soit si loin d’eux? On ne fait pas une religion avec des lois, on fait une religion avec de l’amour, de la générosité, de la liberté. Une religion qui sent le pouvoir n’est pas bonne, elle nuit.

Heureusement, il est arrivé beaucoup de malheurs à l’Église et nous, les prêtres, nous avons perdu le pouvoir et ça c’est bon. Mais la coupure s’est faite si brutalement, si émotivement… Les jeunes générations qui sont actuellement dans la rue, ne savent rien de ce que leurs parents ont connu. Et ils cherchent, ils ont le sens du sacré, de l’engagement, ils ont besoin d’amour, de rites, de cohésion : des jeunes sont prêts à jeûner pour une cause, ils sont très épris du bouddhisme à cause de la méditation, du rituel, ce qui veut dire qu’on peut aller vers une nouvelle forme de christianisme qui réunit les désirs des jeunes et la nostalgie des anciens.

 

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