Photo : Évelyne Beauclair

Générations familiales dans la société québécoise
Par Yan Sénéchal, Département de sociologie, Université de Montréal

Le mot « génération » est en vogue depuis les années 1980 au Québec. C’est dans ce contexte que la thématique de l’inter-génération se retrouve au centre des discours depuis une décennie environ. Il s’agit là d’un phénomène privilégié qui permet d’observer « l’énigme du changement social », selon l’expression du sociologue Guy Rocher. Pour ce faire, il convient de distinguer entre les générations populationnelles (des cohortes de naissance, comme les Baby Boomers) et les générations familiales (des statuts de filiation, comme l’ascendance et la descendance); la pyramide des âges et l’arbre généalogique symbolisent cette distinction. Le présent texte s’intéresse aux générations familiales. Il s’agira de montrer comment la transformation des relations intergénérationnelles peut être illustrée, en partie du moins, par la transformation juridique des rapports de pouvoir dans la famille au Québec.

La société québécoise traditionnelle a été historiquement structurée, jusqu’en 1918 environ, autour de la famille souche. Cette dernière est caractérisée par la présence de trois générations vivant dans la même maison (ou sur la même terre) : les grands-parents, qui était peu nombreux à l’époque et avaient une courte espérance de vie, leurs enfants et leurs petits-enfants. De toute évidence, les relations intergénérationnelles étaient ici quotidiennes entre tous les membres. L’exploitation de la terre familiale nécessitait en effet la participation de tous et une stricte division sexuelle des tâches entre le champ et la maison. La cohabitation était déterminée par l’autorité du père et du grand-père sur les épouses et les enfants. La « puissance paternelle », notion de droit romain, traduisait la suprématie juridique du mari sur sa femme, qui lui devait en conséquence obéissance. Il faut néanmoins reconnaître à cette dernière une autorité informelle quant à l’organisation de la maison et à la socialisation des enfants. Les valeurs religieuses, comme la piété, légitimaient les normes en vigueur dans ce type de familles rurales et agricoles.

La fin de la Première Guerre mondiale marque le passage de la société traditionnelle à la société moderne et l’émergence de la famille nucléaire. Son noyau devient bigénérationnel, réduit à la coexistence du père, de la mère et de l’enfant. Par le fait même, les relations entre les générations se transforment en profondeur. D’un côté, les liens entre les parents et les enfants du couple vivant sous le même toit s’intensifient, les premiers veillant à la sécurité matérielle et morale des derniers et investissant dans leur projet pédagogique, afin d’en faire des individus autonomes. Si les enfants vivent de plus en plus longtemps dans la maison conjugale, d’un autre côté, les grands-parents ne l’habitent plus et les liens avec eux, bien que toujours présents, se relâchent nécessairement. Vers le milieu des années 1960, cette cohabitation bigénérationnelle se restructure autour de l’« autorité parentale », une notion juridique qui remplace celle de puissance paternelle. Le couple est la pierre angulaire de ce type de familles urbaines et industrielles qui valorisent de plus en plus l’individu et son expérience subjective (épanouissement, liberté, etc.). L’autorité parentale n’est cependant pas totale, puisque l’État-providence encadre progressivement la socialisation des enfants (grâce au système d’éducation notamment).

Enfin, le type de famille qui caractérise la société contemporaine au tournant des années 1980 recouvre désormais une diversité de formes, d’où sa dénomination de famille plurielle. Si la famille nucléaire (et hétérosexuelle) est toujours présente et répandue, elle n’incarne plus le seul modèle reconnu, la famille monoparentale profitant d’une acceptation plus grande des parents divorcés ou non-mariés. S’ensuit une prolifération de la famille à garde partagée, qui dédouble les milieux de vie pour les enfants (deux maisons, deux chambres, etc.), et de la famille recomposée, qui redouble les liens de filiation (jusqu’à 4 parents et 8 grands-parents), sans oublier l’irruption de la famille homosexuelle. Les relations intergénérationnelles s’en trouvent à nouveau transformées puisque les liens entre tous les membres de ces nouvelles formes familiales se sont diversifiés dans un contexte où les valeurs individuelles prédominent (accomplissement, plaisir, etc.). En ce qui concerne la famille monoparentale et la famille à garde partagée, l’autorité des mères est la norme, elles qui ont acquis une autonomie financière en raison d’une éducation prolongée et d’occupations mieux rémunérées. L’importance du lien mère-enfant se consolide. La filiation s’avère plus durable que l’affiliation, à en croire du moins la fragilité des unions. Évidemment, les grands-parents, en particulier les jeunes retraités, sont amenés à participer davantage à la vie de leurs enfants et de leurs petits-enfants (support, temps et argent); en fait, ils les aident autant qu’ils en reçoivent de l’aide. Les familles recomposées, quant à elles, obligent à préciser le statut des parents substituts. Dans tous les cas, le(s) parent(s) cherche(nt) à favoriser le développement des potentialités et à assurer le bonheur individuel de chaque enfant, en établissant des liens plus affectifs. Tout se passe comme si les enfants avaient graduellement gagné de l’autorité, eux dont la socialisation est désormais divisée entre toute une panoplie d’adultes plus ou moins présents. D’où l’avènement d’une crise de normativité au cœur des relations intergénérationnelles, inévitable lorsqu’il s’agit de concilier bonheur et discipline.

À la lumière de la transformation de la famille québécoise, il est ainsi possible de constater la transformation réciproque des relations intergénérationnelles, dans le sens d’une démocratisation et d’une légalisation continues depuis la Révolution tranquille. Les rapports de pouvoir entre les différentes générations familiales, discutés sous l’angle de l’autorité, en constituent une manifestation particulièrement probante, que le droit s’est chargé de reconnaitre : Loi sur la capacité juridique de la femme mariée, Loi sur le divorce, Loi sur la protection de la jeunesse, droits de l’enfant, droits des grands-parents, etc. Reste alors à savoir si l’avenir des relations intergénérationnelles, en termes de solidarité, d’équité et de justice, passera nécessairement par la reconnaissance juridique des rapports de pouvoir en devenir dans les familles au Québec.

Suggestion bibliographique

Enfances, Familles, Générations (revue internationale québécoise publiée depuis 2004)

 

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