La mystérieuse voix
Par André Myre*

Ça ne fait pas longtemps que je l’appelle ainsi : la Voix. Je suis passé à côté d’elle une bonne soixantaine d’années. C’est que j’ai toujours détesté les cérémonies, le culte, les prières, les retraites. Ça m’ennuyait souverainement. Je disais souvent que « L’enfer, c’est une messe qui ne finit pas. » Je ne comprenais pas ces amis, que j’admirais, qui avaient besoin de prier comme de respirer. Ça ne m’empêchait pas de vivre mais quelque chose m’échappait (faut dire que j’ai été curé vingt-sept ans et que je suis bibliste à plein temps depuis plus de quarante ans…). Qu’était donc ce quelque chose que les autres trouvaient et pas moi ?

Je l’ai rencontrée récemment, la Voix. C’est-à-dire que j’ai pris conscience que nous nous connaissons depuis longtemps. Ou peut-être est-ce bien elle qui me connaît depuis longtemps, alors que moi, je la découvre à peine. C’est que je l’attendais là où elle n’était pas, et qu’elle me parlait là où je ne l’attendais pas. Vous voulez un exemple ? Elle me parle maintenant, juste-là maintenant, tandis que j’écris. Maintenant que des mots sortent je ne sais d’où, des mots qui semblent passer directement de l’« intériorité », au creux de laquelle se tapit la Voix, aux doigts sur les touches qui écrivent les mots. C’est là le mystère, un mystère aux multiples facettes.

Je m’en suis rendu compte sur le tard : je vis vraiment quand j’écris. Je me rencontre quand j’écris. Je découvre qui je suis, ce que je pense, quand j’écris. Les mots arrivent, se bousculent pour arriver, je fournis à peine. Ils sortent à pleine fournée d’un intérieur que je ne connais pas, avec un contenu qui m’étonne souvent mais que je ne veux pas censurer. Ils sont comme sacrés, ils viennent d’ailleurs, un Ailleurs qui bouillonne au fond de moi. Ils sourdent d’une Voix dont la fonction est de faire jaillir les mots.

Je suis bibliste, je vous l’ai dit. Ce qui m’étonne encore, quand je laisse les mots venir, c’est qu’ils me semblent de la même lignée que ceux du Livre dont je parle. Non pas qu’ils soient les mêmes, plus de deux millénaires nous séparent, puis deux océans, puis l’immense fossé de la culture. Mais ils se ressemblent. Ils ont soif de la même liberté, ils sont porteurs d’une même colère multimillénaire contre l’Empire qui domine le monde, contre le système de mort qu’il a mis en place et défend coûte que coûte, contre la religion qui s’est mise à son service. Qu’est-ce donc que cette Voix capable de traverser les âges en créant une lignée d’hommes et de femmes qui se reconnaissent grâce à leurs mots qui sont pour ainsi dire les siens ? Qu’est-ce donc que cette Voix tellement subversive qu’il faut se faire violence pour écrire ce qu’elle veut dire ?

S’il n’y avait que cela, mais il y a bien davantage. Cela fait plus de quarante ans que j’écris, la plupart passés dans l’inconscience de la Voix. Or, ce qui m’étonne encore plus que le reste, c’est que mes mots aient trouvé résonance chez d’autres que moi. Comment se fait-il que ces mots, qui viennent d’un ailleurs que je ne connais pas, d’une intériorité qui m’apparaît comme un puits sans fond, comment se fait-il que d’autres puissent se reconnaître en eux ? Or, très souvent, il s’agit de gens qui, comme je comprends les choses, ont perçu l’orientation indiquée par la Voix et en vivent sans passer par les mots. Gens libres, gens indignés. Gens qui se découvrent eux-mêmes décrits dans les mots provoqués par la Voix. Ce sont les miens, celles et ceux que j’aime, celles et ceux qui donnent sens à ma vie. Celles et ceux qui vivent les mots provenant de la Voix, et me pardonnent de n’être que celui qui les écrit.

J’avais tâche de répondre à la question « C’est quoi la vie intérieure ? ». Je n’ai pu que vous dire une conviction. Il y a bien une Vie dans cet ailleurs mystérieux d’où viennent les mots. Il existe une Voix source de liberté et d’indignation. Nul n’est humain qui ne l’écoute pas. Personne ne sera seul qui l’écoute.

Je vous souhaite de reconnaître cette Voix plus tôt dans la vie que moi.

* André Myre est bibliste retraité de la faculté de Théologie de l’Université de Montréal. Il vient de publier La Source des paroles de Jésus (Montréal, Novalis, 2011; Paris, Bayard, 2012).

 


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