Avoir une vie intérieure
Par André Fortin*

Religion, spiritualité, vie spirituelle, vie intérieure : il n’y a pas de définition communément acceptée pour ces mots ! Malgré tout, on lit souvent et on comprend très bien, intuitivement, que la société actuelle est affligée d’un vide spirituel, qu’il n’y pas de place pour les besoins de l’âme, sauf exceptions, comme certaines émissions télévisées le dimanche ou la station Radio-Ville-Marie, qui s’adressent à des auditoires particuliers.

Les religions sont en déclin, suspectes d’autoritarisme et d’embrigadement, d’autant que chaque individu revendique le droit de donner sens à la vie et à la sienne comme il l’entend, souvent d’ailleurs de façon très élevée. Pour la plupart aujourd’hui, le choix de nos valeurs intérieures ne relève que de nous. Mais en fait, si l’Occident est en avance de plusieurs siècles dans l’affirmation des droits de l’homme, la primauté de la personne, le secours aux démunis, l’aspiration égalitaire, le combat pour la justice, la liberté de conscience, etc., il le doit à ses vieilles racines chrétiennes. Même les athées (comme Jacques Godbout au Québec ou Comte-Sponville en France) se définissent comme des « athées chrétiens », en ce sens qu’ils sont nés dans une société chrétienne et lui sont redevables de leurs valeurs humanistes. Ce qui ne passe pas, c’est l’institution. Plusieurs manifestent des formes d’engagement centrées sur des valeurs authentiquement évangéliques mais laïcisées; d’ailleurs souvent les chrétiens affichés se sentent eux-mêmes plus près des agnostiques comme le cinéaste Bernard Émond; d’autres sont attirés nombreux par des spiritualités orientales comme le bouddhisme zen ou l’hindouisme, ou par une refonte personnelle d’éléments empruntés à diverses traditions. L’ésotérisme a aussi ses adeptes, qui cherchent leur destin dans la numérologie, l’astrologie,et d’autres pratiques du Nouvel Âge.

Projetés sans arrêt hors de nous-mêmes, fascinés et envahis par les médias, la publicité et les nouvelles technologies, nous sommes progressivement coupés de nos sources intérieures, privés de la vraie liberté, au péril de l’équilibre psychique. La seule idée de se retrouver devant soi-même fait monter l’angoisse et fuir de nouveau dans l’extériorité! Le commencement de la guérison est donc de renouer avec les sources de son être et de s’y trouver bien. Il faut pour cela réapprivoiser peu à peu le besoin et le goût d’un minimum de solitude et de silence. On a observé que chez les peuples primitifs, qui vivent dans des cases, n’importe qui a le droit de se dissocier du groupe et de se tourner contre le mur pendant un temps. C’est dire que la vie intérieure va de pair avec un petit côté marginal. Cela peut s’acquérir progressivement, même en groupe, par exemple par des pauses de lecture ou de musique apaisante.

Que se passe-t-il durant ces précieux moments? C’est le début d’un long voyage, qui n’a pas de fin : on prend conscience à la fois de ses fragilités, de ses raisons de vivre, de ses questions surtout, sur le sens de la vie et de la mort, et de sa vocation personnelle, unique, dans le monde, ce qui inclut mais dit plus que le choix d’une cause.

À la base d’une vraie vie intérieure (qu’il faut éviter de réduire à une simple introspection), il y a toujours ces ingrédients premiers : le sentiment d’une certaine détresse, d’un manque et d’un inachèvement, qui a quelque chose à voir avec le mystère du mal; une nostalgie d’un je ne sais quoi de plus grand que nous; et la nature de nos relations avec les autres. Peu à peu, on prend conscience que la vie se déroule sur deux dimensions à tout instant : une dimension horizontale, où se déploient l’entretien de sa vie personnelle, la routine du travail, les activités de loisir et l’action; et d’une dimension verticale, plus difficile à définir. On est relié à autre chose, à un idéal, condition de notre paix. Pour certains, cette verticalité semble plonger vers une source intérieure, de plus en plus bouillonnante et rafraîchissante; pour d’autres, elle pointe vers le haut, vers un dépassement continuel. Pour ceux qui vont jusqu’à Dieu, s’établit un rapport interpersonnel avec lui, dans diverses formes de prière, de dialogue, de méditation. La vocation personnelle finit par trouver son visage, tourné inégalement vers le service et la contemplation du monde et de sa beauté. Trop souvent ceux qui travaillent pour les autres ne prient pas, au risque de s’épuiser et de tourner comme un écureuil dans sa cage, et ceux qui prient ne prient pas pour les autres. Plutôt que de lire des livres sur le sujet, il est très utile de se donner des modèles (un Jean Vanier par exemple), qui nous apprennent à lâcher prise et surtout à aimer; de s’entourer de personnes qui partagent nos valeurs spirituelles et, si possible, de se faire accompagner dans sa quête intérieure.

*André Fortin a fait carrière en éducation (lettres, philosophie, administration). Il est maintenant retraité sur une ferme, à proximité de la Ferme Berthe-Rousseau, qu'il a contribué à fonder. Il s'occupe principalement d'éducation spirituelle et travaille à son prochain livre qui traitera du destin du christianisme au Québec".

 

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