Le scaphandre
Par Émile Proulx-Cloutier, porte parole de Jeunes et Société

Août 2003. Je rentre à la maison. Deux mois et demi d’Amérique Centrale. Dont un grand bout dans un village autochtone du Panama. Suant d’odeurs sucrées, chargé de rencontres fortes, j’arpente la rue Sainte-Catherine et je me dis: «Je ne fais plus partie de cette rue, elle ne fait plus partie de moi. Je glisse sur elle sans friction; une cloison m’en protège. Je porte mon voyage tel un scaphandre. Faites qu’il tienne bon! Faites que le bruit, le gaz et le marasme de cette ville n’aient plus jamais prise sur moi. Ce sera la seule façon de conserver toute l’énergie pure dont j’aurai besoin pour avoir enfin une forte prise sur le monde. Sans qu’il m’avale.» Je retenais mon souffle pour garder ces réserves de vie entassées dans ma poitrine.

Septembre 2003; À peine deux semaines plus tard, Montréal me recolle aux veines plus que jamais. J’entre au Conservatoire. À la journée longue, on se tue à me dire : «pas de vie intérieure, pas de personnage!» J’ai le goût de répondre : «C’est pas de ma faute, monsieur, mon scaphandre a fondu.»

Août 2006 : Fin du Conservatoire. Tout assoiffé de me rendre utile, je pars donner un atelier de cinéma dans un village autochtone en Abitibi. De jour en jour, j’aiguise mon écoute, ma patience, mon humour. J’ai beau prodiguer des conseils de vie, choisir les mots les plus encourageants, ces «Indiens»-là nous voient au travers. Si ça ne vibre pas en moi, impossible que les mots touchent la cible. Et Dieu sait que ça ne vibre pas tous les jours.

Je commence à me dire que je ne vais ni jouer comme du monde, ni sauver personne en expirant sans arrêt. Ce que je n’ai pas «inspiré», je ne pourrai jamais le donner.

Ce n’est pas un scaphandre dont j’ai besoin, c’est juste de grands poumons en forme.

Janvier 2012 : J’y travaille!

 

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