L’enfance au travail
Par Amélie Daigle, conseillère en développement organisationnel et formatrice à Mer et Monde

« L’enfance. L’âge de la vie où tout semble possible, où on s’imagine qu’il suffira de vouloir changer son destin. »
-Gilles Archambault

Nous sommes dans une petite cantine sur le bord de la route, tout juste au pied de la montagne de Santa Bárbara. Nous sommes dans cette petite cantine parce qu’on y sert la meilleure viande des environs, selon Manuel. Les quatre motos que nous avons alignées en bord de route nous dévisagent pendant qu’on bouffe ce plat exquis. Sans honte, sans remords, sans gène. On bouffe. C’est sans doute les mois passés à explorer les villages, les marchés et les dépotoirs qui nous creusent l’appétit. On dit que l’humain s’habitue à tout, qu’il s’adapte. On appelle ça de la résilience. Un beau terme à la mode. Nous, on s’est habitués. Nous revenons d’une sixième promenade au cœur du dépotoir de Santa Bábara : 10 entrevues d’enfants « vidangeurs » dans nos magnétophones, une odeur nauséabonde imprégnée dans nos vêtements et collée à notre peau. Et la viande est délicieuse. Entre deux bouchées, nous commentons nos dernières découvertes : « Celle-ci, tous les jours, des hommes l’attendent sur le chemin du dépotoir et lui imposent un droit de passage. Elle paie parce qu’elle a peur de ce qu’ils pourraient lui faire ». « Cet autre a la responsabilité de ses cinq frères et sœurs, ils survivent grâce à la collecte dans les déchets ». « Quant à lui, il a trouvé la main d’un cadavre lors de ses recherches dans les ordures et il est allé chercher la police ». «Elle, à l’école, les enfants se moquent d’elle et la méprisent, parce qu’ils savent qu’elle passe tout l’après-midi au dépotoir ».

Les premières entrevues me brisaient. Toute entière. Avec le temps, c’est devenu mon quotidien. Le plus dur, ce n’est pas tant d’entendre ces histoires d’horreur que racontent les enfants. Non, le plus dur c’est de voir ces petits soleils nous révéler l’abandon, la violence et la peur sans réellement s’en rendre compte, comme ça, dans la conversation. Derrière leurs paroles, pendant qu’un monde s’écroule en moi, ils continuent de sourire. Lorsque les histoires d’humiliation, de brutalité ou de viol surgissent entre deux sourires et deux silences, racontées avec ces mots d’enfants, j’utilise toute ma force pour rester là, doucement, près d’eux.

Avec mes collègues, Manuel, Benita, Nelson et Naún, nous ne parlons jamais de notre désarroi, de notre indignation et de ce terrible sentiment d’impuissance. La seule fois où on l’a fait, Manuel nous avait raconté sa vie d’enfant-vendeur; Benita, sa vie d’enfant-domestique, et Naún, sa vie d’enfant-mécanicien. Les larmes avaient coulé et les blessures avaient saigné, parce que peu importent l’âge ou les diplômes universitaires qu’ils ont maintenant, ils ont l’enfance poignée dans la gorge. On ne parle plus de ces choses-là…

En 2006, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) recensait 300 237 enfants travailleurs au Honduras. Selon les statistiques, seulement 58% de ces enfants allaient à l’école, et seulement 29% récoltaient un salaire. Un grand nombre sont employés dans ce qu’on appelle les « pires formes de travail » partout dans le pays : service domestique, exploitation sexuelle, activités illicites, fabrication d’explosifs, collecte d’ordure, vente ou utilisation de produits chimiques tels que les pesticides, travail dans les centres nocturnes (bars, billards, théâtres), travail dans les plantations de melon, travail de pêche en apnée, travail de vente dans le trafic, etc.1 Si les enfants travailleurs courent de nombreux risques physiques dû à la nature dangereuse de leur travail, les pires séquelles sont bien souvent psychologiques. En effet, peu importe le travail, de la vente de tortillas à la collecte d’ordures, les plus grands risques sont liés au fait d’être lancé seul dans un monde d’adultes. Les enfants se retrouvent souvent sans défense face aux insultes, aux fraudes et à la violence des adultes qui les entourent. La pression économique de la famille sur leurs épaules, la majorité des enfants choisissent de ne pas faire part à leurs parents des épreuves qu’ils subissent. Ils apprennent plutôt à se défendre. Pendant les nombreux mois passés auprès des enfants travailleurs, de leurs parents et de leurs communautés, nous avons identifié plusieurs causes du travail des enfants : pauvreté extrême, abandon d’un ou des deux parents, violence familiale, décrochage scolaire et analphabétisme, culture du travail, immigration clandestine, aide internationale interventionniste, etc. Le problème est systémique. De plus, bien que les lois nationales et internationales protègent les enfants, les actions des pouvoirs en place pour les appliquer sont pratiquement nulles. Le manque de ressources, la corruption et le manque d’intérêt viennent à bout de toute convention internationale…

Nous sommes dans une petite cantine, au bord de la route. Nous savons que demain nous rencontrerons d’autres petits soleils qui raconteront leur bataille quotidienne pour survivre. Nous savons que notre travail et toutes les propositions que nous ferons pour l’éradication graduelle du travail des enfants, même si elles sont spécifiques pour chacune des communautés rencontrées, ne seront que poussière dans cette cruelle réalité. N’empêche, on continue. Parce que depuis qu’on s’y intéresse, les communautés changent leur regard sur les enfants, des parents commencent à chercher d’autres moyens économiques et certains enfants recommencent à rêver… Et c’est notre devoir de rêver avec eux.

1 República de Honduras (2006), Plan de Acción Nacional para la Erradicación de las Peores Formas de Trabajo Infantil 2001-2006.

 

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