Le travail migrant temporaire au Canada ou l’importation d’une main-d’œuvre docile et « ben travaillante » !
Par Julie Désilets, coordonnatrice pédagogique à la formation, Mer et Monde

Lorsqu’on pense aux impacts de la mondialisation sur le travail, la première chose qui nous vient en tête, c’est la délocalisation d’entreprises vers des pays où les normes sont moins
« contraignantes ». Or, au-delà de cette pratique de plus en plus répandue, une nouvelle tendance pointe à l’horizon dans le panorama de la mondialisation du travail : plutôt que d’externaliser les usines, pourquoi ne pas « importer » une force de travail bon marché et docile?
L’idée vous semble farfelue? Eh bien, c’est pourtant ce que favorisent les programmes canadiens d’embauche de main-d’œuvre étrangère temporaire peu spécialisée. Or, cette tendance de plus en plus lourde en matière d’immigration canadienne nous amène à considérer le travail comme une marchandise qu’on peut « importer » selon les besoins de l’industrie. Ainsi, depuis 2008, plus de travailleurs temporaires que de résidents permanents sont admis au Canada; un virage radical dans l’approche gouvernementale en matière d’immigration. Et le tout s’opère en douce dans les coulisses sans véritable débat public! Du coup, le nombre de travailleurs temporaires peu spécialisés est en hausse de 67 % entre 2000 et 2009, soit environ 21 000 postes supplémentaires. Au Québec, les deux principales catégories d’emploi qui embauchent des travailleurs migrants temporaires sont : les aides familiales résidentes et les travailleurs agricoles.

Le Programme des aides familiaux résidants (PAFR)
Le PAFR permet l’embauche de travailleuses qui prendront soin, au sein d’une famille, d’enfants, d’une personne âgée ou d’une personne handicapée. Cette main-d’œuvre très majoritairement féminine provient principalement des Philippines et de l’Amérique latine. Elles travailleront pour un employeur unique où les Aides familiales résidantes (AFR) ont par ailleurs l’obligation de résider. Il s’agit du seul programme qui offre à une main-d’œuvre soi-disant peu qualifiée la possibilité d’accéder à la résidence permanente canadienne. Or, malgré cette accessibilité théorique, d’après les chiffres de 2006, ce serait environ 2 femmes sur 10 qui y accèderaient dans les faits. Enfin, près de 6 fois plus d’AFR ont été embauchées en 2009 qu’en 2000, pour un total de 38 608 travailleuses en 2009.

La main-d’œuvre migrante temporaire dans le secteur agricole
Dans le secteur agricole, deux programmes permettent d’organiser la venue de travailleurs migrants temporaires : le Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS) et le programme des travailleurs étrangers temporaires peu qualifiés (PTÉT-PS). C’est programmes ne favorisent aucunement l’obtention de la résidence canadienne, bien que la pénurie à laquelle ils répondent semble être permanente.
Le PTAS est un programme qui a été négocié avec les pays d’origine de la main-d’œuvre et qui s’adresse exclusivement au secteur agricole. En 2009, 23 372 personnes, principalement originaires du Mexique et de la Jamaïque, sont venues travailler au Canada pour une période maximale de 8 mois. Près de 85 % d’entre elles étaient embauchées en Ontario, où se concentrent bon nombre d’entreprises agricoles industrielles.
Depuis 2002, le PTAS a été mis en concurrence avec le PTÉT-PS, un projet pilote qui offre moins de protection aux travailleurs. En 2008, 2 934 Guatémaltèques sont embauchés au Québec pour travailler dans le secteur agricole sous ce programme. Ce nombre est en croissance de 214 % par rapport à 2006 seulement! Ce projet pilote permet aussi l’embauche pour divers emplois peu spécialisés non comblés. Ainsi, des dizaines de milliers de postes de serveurs, cuisiniers, préposés à l’entretien ménager et dans les usines de transformation de viande sont aussi comblés via le PTÉT-PS pour une période pouvant aller jusqu’à 24 mois.

Facteurs de vulnérabilité
Ces programmes placent les travailleurs dans des situations de vulnérabilité importante, qui laissent place à de nombreux abus en raison de leur statut. Dans la plupart des cas, ils

  • occupent des emplois dénigrés ou considérés comme trop difficiles par les Canadiens;
  • ont des horaires de travail excessifs, trop peu de pauses et ne se font souvent pas payer pour leurs heures supplémentaires;
  • doivent être dociles, car ils sont souvent victimes de pratiques de congédiement et de rapatriement arbitraires;
  • demeurent chez leur employeur, ce qui crée une relation de dépendance forte et leur isolement;
  • ont grandement besoin des revenus générés par ce travail temporaire pour subvenir aux besoins de leur famille, bien que les transferts de fonds ne puissent rarement devenir un réel moteur de développement;
  • ne connaissent pas leurs droits et les normes du travail au Canada. Ils sont donc plus vulnérables aux abus et aux mauvaises conditions de travail offertes.

Nous reconnaissons que ce ne sont pas tous les travailleurs migrants temporaires qui sont victimes d’abus. Toutefois, il est clair que plusieurs situations abusives persistent et que c’est leur statut qui les place dans cette situation de grande précarité. Par ailleurs, ces programmes favorisent l’embauche d’une main-d’œuvre temporaire pour répondre à des pénuries qui, elles, sont permanentes. Ne serait-ce donc pas plutôt un large bassin de main-d’œuvre docile et peu dispendieuse que ces programmes offrent aux employeurs canadiens?
Ces programmes créent et perpétuent des distinctions nettes entre les droits des ouvriers étrangers et ceux des citoyens canadiens. Mais pourquoi devrions-nous accepter que les premiers soient traités comme faisant partie d’une catégorie de seconde classe? Il m’apparait profondément discriminatoire que, de par leur lieu d’origine, ces hommes et ces femmes aient accès à moins de protection et que le gouvernement ferme les yeux sur les abus dont ils sont victimes. Pire encore, celui-ci multiplie les efforts pour étendre ce « marché » de l’importation de main-d’œuvre exploitable.

Note : Cet article a pu être rédigé grâce au travail de recherche que l’auteure a effectué pour le compte du Centre international de solidarité ouvrière.

 

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