L’éducation des jeunes québécois à l’environnement : ses hauts et ses bas…
par Moussa Sene, formateur à Mer et Monde et acccompagnateur groupe QSF Honduras spécialisé 2011

Grand-Papa.
Non, je ne suis pas papa, encore moins grand-papa. Mais par contre un jour j’aimerais bien avoir la sagesse de mon grand-père. Il peut aborder n’importe quel sujet, aussi plate soit-il, et vous le rendre intéressant, car en vénérable africain, mon grand-père est un conteur. Alors lorsque je lui ai demandé conseil pour écrire un article sur l’environnement, il m’a dit : « raconte une histoire. Mais surtout, ne prends pas de raccourcis. »

Papillons.
Au mois de septembre, j’ai eu un nouvel emploi. J’avais carte blanche pour intervenir avec des projets environnementaux auprès d´une classe d’adaptation scolaire de 37 élèves. L’idée était de susciter l´engagement de ces jeunes dans des projets personnels et collectifs susceptibles d´améliorer leur milieu de vie et conséquemment de les amener à se forger une conscience sociale et environnementale. Le directeur d’école, dans un élan de poésie, m’a dit : « c’est un mandat difficile et fait simplement ton possible. Ces jeunes c’est comme des papillons, on en attrape quelques-uns, les autres s'envolent. » Toutefois je ne savais pas par où commencer.

Erreur et claque.
Comme bien souvent dans ces cas-là, je me suis lancé en me basant sur des préjugés : ce sont des enfants, et en plus ils sont « en retard », me suis-je dit, je ne vais donc pas leur parler tout de suite des termes écologiques et des problèmes liés a l’environnement, mais plutôt faire quelques jeux écolos.

Lorsqu’ils me sont rentrés dedans parce que je les avais pris pour des nonos, j’ai réalisé que des jeunes de 12 à 15 ans, même de niveau primaire, en savent presque autant que moi sur le sujet. L’environnement, ils en ont entendu parler depuis leur naissance. En fait, au Québec, la question de l’environnement n’a peut-être jamais eu autant de sens que pour cette génération. Car ces jeunes ont compris que la protection de l’environnement, au-delà de la protection des plantes et des animaux, c’est avant tout de prendre soin de ce(ux) qui nous entoure(nt). Et ce sont ces jeunes, que l’on trouve tant individualistes, nombrilistes, je-m’en-foutistes, qui m’apparaissent comme l’une des générations dans l’histoire québécoise qui est la plus
« consciente de l’autre ».

Alter ego.
Les baby-boomers n’ont pris conscience du monde qu’avec la guerre froide et l’Expo 67, et encore pour eux il s’agissait d’un monde étrange et dangereux et qui, à cause du nucléaire, pouvait exploser à tout moment. L’homme était alors un loup pour l’homme.

À présent on se doute bien que le nombre de bombes nucléaires ne s’est pas réduit, mais ce n’est plus vraiment une source d’anxiété pour les jeunes. Ils savent que le danger existe, mais ils savent surtout que l’autre nous ressemble énormément dans nos aspirations et dans nos craintes, et ce en dépit de tous les actes extrémistes commis pour distancer les peuples.

Communication.
C’est dorénavant le temps d’internet, et malgré tous les problèmes qui s’y rattachent, force est de constater que grâce aux réseaux, l’homme est aussi le remède de l’homme. Aujourd’hui, grâce à Facebook, Twitter, Wikipédia et autres, les jeunes Québécois se sentent proches du mineur chilien et de l’habitant de la Cité-soleil. Et cette solidarité ne se limite pas à l’univers virtuel, mais se concrétise en bien des occasions (comme en témoignent les pages Facebook de nombreux organismes pour recueillir des dons).

Également, les jeunes en sont rendus à être tellement interpellés par tout (et rien), qu’il est de plus en plus difficile de les mettre dans des cases. D’où cette impression que les jeunes sont des ni-ni, contrairement a leurs parents qui sont des oui-oui ou des non-non. L’allégeance des jeunes ne va plus à un seul parti politique, à une seule foi ou encore à un seul système de valeur. Le syncrétisme semble être la seule constante identitaire des jeunes. Et il est donc plus que jamais nécessaire de communiquer pour cerner le monde. Communiquer avec l’autre et par la même occasion redéfinir nos propres perceptions.

Erreur et claque (suite).
J’insiste beaucoup sur le développement des habiletés de communication, mais il m’arrive par moments d’oublier d’appliquer mes préceptes. Le premier réflexe que j’ai eu lorsque je voulais sensibiliser mes jeunes à la surconsommation a été de dénigrer la mode, qui nous oblige à acheter une nouvelle garde-robe aux six mois.
Cependant, critiquer vertement la consommation devant un jeune qui se définit justement à travers elle, c’est risquer de le perdre. Une jeune m’a dit que le magasinage c’était une sortie de famille pour elle, alors devrait-elle arrêter de sortir en famille? Il faut bien sûr mettre au jour l’absurdité de la surconsommation, mais sans nous-mêmes tomber dans le dogmatisme. Il serait bon par exemple de reconnaître la valeur de la consommation.

La mode, par l’action du magasinage, a la particularité de beaucoup ressembler aux rituels. Et peu importe la société, le rituel peut être constructeur ou destructeur. Dans sa fonction noble, le rituel (la mode) n’est pas une simple répétition du geste bête (le magasinage), mais plutôt une renaissance perpétuelle qui est source d'inspiration pour l’individu et de créativité pour la communauté.
Le vrai enjeu consiste alors à généraliser cette fonction de la mode dans un environnement sain, comme s’y appliquent déjà des entreprises de modes équitables.

Erreur et claque (suite et fin).
La semaine dernière, mes jeunes sont allés à l’hôtel de ville, afin de présenter leurs projets au maire et à une dizaine d’autres personnages importants. Ces messieurs et dames ont d’abord eu de très belles (et longues) paroles sur l’importance de lutter contre le décrochage scolaire et celle de valoriser notre environnement. Puis, au lieu de suivre le protocole et d’aller voir les projets des jeunes, un de ces grands messieurs a eu la générosité d’inviter les jeunes qui le désiraient à venir s’exprimer sur l’estrade.

L’un de mes jeunes s’est levé. Il est allé rejoindre le grand monsieur, s’est mis à ses côtés, et lui a foutu une « claque ». Je vous rassure tout de suite, c’était une claque au sens figuré, mais d’une violence qui n’avait d’égale que la grandiloquence du maire.

Le jeune lui a dit : « Merci Monsieur de reconnaitre notre engagement, on sait bien que nous ne faisons que de petits gestes, comme le compostage, mais on espère faire la différence. Et vous monsieur, qui êtes si important, quel petit geste faites-vous pour l’environnement? ». Le silence dans la salle fut bien reposant après tous ces beaux discours.

Raccourcis. En tant que citoyen on peut être tenté par la facilité et ainsi oublier de s’engager par de petits gestes qui comptent. En tant que collectif, on peut également choisir la facilité, en évitant de se remettre en question constamment. Mais mon grand-papa dit qu’il faut toujours éviter les raccourcis, dans nos paroles comme dans nos actes. Car avec les raccourcis, on va plus vite, mais on va aussi moins loin.

 

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