L’agriculture et l’environnement
par Martin Lemmens, retraité, jardinier biologique (*)

Je suis né sur une ferme, il y a 65 ans. À cette époque la machinerie était limitée et petite ; que ce soit celle pour travailler sur la terre ou sortir le bois de la forêt, on utilisait soit les chevaux, soit un petit tracteur (comme le petit Ford gris dont certains roulent encore). Pas question de travailler dans les zones humides. Par la force des choses, les cultivateurs étaient sages : leur travail du sol avait un impact réduit sur l’environnement, les zones humides où ils ne pouvaient s’aventurer profitaient à de nombreuses espèces animales (incluant les insectes) et végétales. Les grenouilles, les monarques, etc. étaient légion. Les utilisations du sol et cultures traditionnelles tels les pacages (prés pour le broutage), l’unique récolte annuelle de foin, les cultures de blé, d’avoine, d’orge, de sarrasin et de maïs étaient engraissées par le fumier de nos vaches et aucun herbicide ou insecticide n’était utilisé.

L’agriculture actuelle et l’environnement
En 60 ans l’agriculture a tellement évolué, ce qui ne signifie aucunement qu’elle s’est bonifiée, qu’aujourd’hui, je caricature à peine en disant que généralement agriculture et environnement, sont à peu près aussi compatibles que l’alcool et le volant ou que la cigarette et la santé. Dans cette brève réflexion, je dois généraliser sans quoi cette réflexion prendrait au minimum dix pages. Je m’en excuse donc auprès des agriculteurs qui ont des pratiques agricoles différentes.

Avec l’avènement d’une machinerie ultra puissante et l’agrandissement gigantesque des terres agricoles, on a assisté au cours des dernières décennies en milieu agricole à :

  • la déviation des ruisseaux pour faires des champs immenses,
  • la disparition de la majorité des milieux humides,
  • la multiplication, par je ne sais combien de fois, des cultures telles celle du maïs: des cultures qui demandent des quantités très importantes d’engrais chimique, d’herbicide et de pesticide, d’où des rejets importants dans les cours d’eau dont plusieurs sont maintenant dépourvus de vie,
  • l’apparition des monocultures qui sont maintenant de plus en plus présentes de même que les cultures transgéniques; ainsi plus des deux tiers du maïs cultivé en 2002 était du maïs transgénique.
  • plusieurs élevages deviennent de véritables industries dont l’objectif premier est de loin la rentabilité. Ainsi une ferme porcine moyenne au Québec compte environ 7000 porcs.

Bref aujourd’hui en agriculture, tout doit être performant : une vache doit produire 2.5 fois plus de lait qu’à l’époque ; un poulet ou un porc est engraissé x fois plus rapidement ; un champ doit produire x fois plus ; etc., etc.

Dans ce contexte la biodiversité est en chute libre. Beaucoup de cours d’eau en milieu agricole sont très pollués et envasés, et par exemple, les truites qui y montaient il y a quelques décennies sont maintenant absentes. Pourquoi les abeilles sont-elles si mal en point ? Pourquoi les grenouilles deviennent-elles si rares dans certaines zones ? Pourquoi même dans un environnement aussi diversifié que le nôtre à Durham-Sud, les papillons monarques sont-ils si peu nombreux ? Ne serait-ce pas parce dans la région voisine, la Montérégie, la biodiversité des plantes n’existe plus ?

Je suis convaincu que les pratiques agricoles des 50 dernières années ont eu beaucoup plus d’impacts négatifs sur l’environnement que celles des cinq millénaires précédents. Pour avoir travaillé intensément pendant des années comme responsable du suivi environnemental d’une cinquantaine de lacs, j’ai pu constater qu’un écosystème tel celui d’un lac ou d’une rivière peut absorber une certaine quantité de rejets (sédiments ou autres), mais que dépassé un certain seuil il y a dégradation. Un peu comme notre corps peut absorber sans impact négatif une certaine quantité quotidienne d’alcool, de sucre, de gras, mais réagira tôt ou tard à des excès.

Pourtant jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’avons été autant informés sur les problématiques environnementales : changements climatiques, pollution de l’eau, diminution dramatique de la biodiversité, etc. Et pourtant jamais ces problèmes n’ont atteint une telle acuité.

Je lisais récemment deux nouvelles qui font référence à des situations vécues dans deux pays occidentaux, la France et les États-Unis et qui illustrent bien les excès des pratiques agricoles actuelles. En France, le 23 octobre dernier un agriculteur breton applique dans une parcelle un pesticide ultra puissant (autorisé en France), le Trimaton extra, dont la finalité est de stériliser totalement le sol sur une épaisseur de quelques dizaines de centimètres, « afin qu’il n’y ait plus aucune mauvaise herbe, plus aucun insecte, plus aucun champignon, plus aucun ver de terre qui vienne nuire à la production ». Et cela, avant de semer de la mâche (une espèce de légume). Mais à cause de pluies un peu fortes, une partie du pesticide en question se retrouve dans le cours d’eau avec comme impact l’éradication de toute vie aquatique sur 12 kilomètres de ce cours d’eau du Finistère.

Dans son rapport intitulé « Impacts des cultures génétiquement modifiées sur l'emploi de pesticides aux États-Unis » ; rapport basé sur les données du ministère de l'Agriculture américain, The Organic Center déclare que l'utilisation d'herbicides a flambé au cours des dernières années, augmentant de 172 000 tonnes entre 1996 (année de l'autorisation des premiers OGM) et 2008. Près de la moitié de cette augmentation est survenue en 2007 et 2008. En cause, les méchantes super mauvaises herbes, qui ont développé des résistances aux herbicides. Les agriculteurs confrontés à ce nouveau fléau sont donc amenés à multiplier les traitements. Bref les « cultures génétiquement modifiées entrainent l'utilisation accrue de pesticides [ce qui engendre] une épidémie de mauvaises herbes résistantes, et une hausse des quantités de résidus chimiques dans nos aliments. Cela est peut-être rentable pour les fabricants de pesticides et d'OGM, mais ce sont des mauvaises nouvelles pour l'agriculture, la santé humaine et l'environnement » .

Que faut-il conclure de tout ceci.

  • les multinationales de l’alimentation, celles des produits chimiques (herbicides, insecticides, engrais), celles des OGM ont une force politique tellement incroyable qu’elles décident beaucoup le type d’agriculture,
  • les cultivateurs, sont généralement coincés dans une compétition mondiale, à l’exception des productions avec quotas telles le lait et le poulet. Ils doivent répondre aux demandes des consommateurs qui veulent des produits peu chers et beaux. Ils doivent donc produire beaucoup et au moindre coût. Ça me dépasse de voir qu’un 10 livres d’oignons ou de carottes peut se vendre à l’épicerie aussi peu que 99 sous.
  • dans un tel système, la seule façon de protéger l’environnement serait une réglementation gouvernementale adéquate, qui n’existe pas du tout, au moins en Amérique du Nord.
  • si même les pays occidentaux les plus riches n’arrivent pas à protéger l’environnement, dans les pays émergents et ceux du tiers monde le nombre de catastrophes environnementales doit être incroyablement élevé. Je voyais par exemple un reportage sur l’agriculture en Inde qui montrait qu’en quelques années dans une région donnée, on était passé d’environ 15 pieds à plus de 100 pieds de profondeur pour aller chercher l’eau pour irriguer les productions.

Et ceci se déroule dans un contexte où la population de la planète a doublé dans les 40 dernières années. La population mondiale qui était de 2,5 milliards en 1950 a atteint les 6,0 milliards en l’an 2000 et atteindra les 9,2 milliards en 2050. Dans ce contexte les défis de l’agriculture sont tels que faute de changer drastiquement les habitudes de consommation, les impacts sur l’environnement seront catastrophiques.

Comme consommateurs nous avons donc le choix : ou bien encourager ce type d’agriculture ou bien exiger et acheter des produits provenant de fermes ayant des pratiques respectueuses de l’environnement.

(*) Martin Lemmens est un voisin et ami de la Ferme Berthe-Rousseau. Inutile de spécifier qu’à la Ferme on se fait un devoir d’avoir des pratiques respectueuses de l’environnement.

 

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