Dar la luz ou Donner le jour au Honduras
par Mayou Soulière, accompagnatrice QSF

Depuis un peu plus de deux ans, je suis accompagnante à la naissance au collectif Les Accompagnantes de Québec, où j´accompagne des mamans et des couples durant la grossesse dans le processus de préparation au fastidieux moment de passage qu´est l´accouchement. Cet été, j´ai eu la chance d´accompagner avec Mer et Monde, un groupe pour un stage Québec sans frontière spécialisé dans le domaine de l´éducation sur la santé maternelle au Honduras. J´aimerais ici partager ma rencontre avec l´univers de l´accouchement de l´hôpital régional alors si vous le voulez bien, mettez votre sarrau blanc et suivez-moi un instant dans ce rendez-vous avec la naissance au Honduras...

C´est par un matin de juin que j´ai rencontré Samanta, une jeune fille de 15 ans sur le point de donner le jour à son premier enfant. Elle était là, de l'autre côté d´un rideau blanc, couchée dans le premier lit d’une grande salle blanche et éclairée au néon blanc, où se trouvaient cinq autres lits, vides. C´est là où toutes les femmes en travail sont emmenées, jusqu´au moment de l’expulsion, où elles doivent marcher jusqu´à la salle d´accouchement. Mais ce matin-là, Samanta est toute seule et toute nue sur son petit lit sans drap et sur son piqué, elle pleure. À chaque contraction, elle se tord de douleur et cherche un appui pour sa tête. Elle regarde partout et nulle part en même temps; elle semble chercher un point de repère. Nos regards se croisent, j’ai un sarrau blanc et je suis blanche, comme la salle, comme les lits. « Ya no puedo Doctora » qu’elle me dit le regard suppliant un réconfort. On m’informe qu’elle est à 8 centimètres de dilatation, et là depuis la veille. Son premier enfant ne saurait tarder à naitre. Je me penche vers elle et je lui chuchote, « Je m’appelle Mayou. » Je lui tends la main. « Tu es dans un moment de transition du travail de l´accouchement. Ton petit bébé est très près maintenant. Ne t’en fais pas, tout va bien aller. » C’est comme ça que Samanta m’a agrippé la main et l’a tenue sans relâche pendant les trois heures qui ont suivi. Je l´ai massée et réconfortée dans une grande intimité. Les infirmières ne venant que de temps à autre pour écouter le cœur du bébé et prendre la pression de la maman, nous avons été presque seules toutes les deux durant tout ce temps. Ici, on n´accompagne pas les femmes en travail, on fait son possible pour qu´elles et leurs bébés repartent vivants. Quand Samanta a senti que c´était le temps de pousser, on lui a fait un examen. Elle était bel et bien complète alors on l´a fait marcher jusqu´à la ‘’salle d’expulsion´’ et pendant que les médecins et infirmières commentaient la coupe mondiale de soccer un petit garçon est né dans un cri de soulagement de sa maman qui me serrait la main de toutes ses forces…

Une semaine plus tard, 6h du matin, je suis dans l´autobus avec Mélanie et Ève, toutes les deux mamans et accompagnantes à la naissance. En arrivant, à l’hôpital, il y a trois femmes en travail d´accouchement dans la salle blanche. Il ne semble pas être de coutume, à l´hôpital du moins, que l´époux ou qui que soit de la famille n´accompagne les femmes en travail. On me dit qu´ils ont droit d´y être, que ce sont les femmes qui souhaitent être seules… Va savoir… La première se nomme Angela. Elle a 42 ans et est sur le point d´accoucher de son dixième enfant. J´ai peine à croire ce qu´on vient tout juste de me dire; elle est presque à 10 cm de dilatation et est sur le point d´accoucher. Elle vit chaque contraction avec l’impassibilité de l´habitude. Elle ferme les yeux et remue les lèvres, doucement. Elle parle avec Dieu. C´est a lui de décider si elle doit rester ou partir. Pour le reste, elle attend, sans le moindre signe d´impatience ni de hâte. Accoucher semble tout simplement être le quotidien de cette femme aux pieds de cuir. Puis il y a Rosa. Depuis la veille qu´elle est là, mais son bébé est mort dans son ventre au cours de la nuit. Personne ne peut confirmer la raison, mais on ne sent plus le cœur du bébé depuis plusieurs heures déjà. Elle pleure des mots hors d´accès pour nous trois, impuissantes et aussi, trop francophones pour déchiffrer un moment pareil. Elle se tortille, prisonnière d´un corps trop lourd à porter, comme un serpent qui voudrait changer de peau; comme une maman qui doit accoucher de son bébé déjà mort. Chaque contraction est une agression, elle a mal jusqu´au fond des tripes et son corps lui rappelle à toutes les deux minutes. Puis elle se calme. Ses yeux trouvent appui dans les bras du destin. ´´Dieu sait ce qu´il doit faire. Dieu est grand.´´ Et puis ses yeux s´emplissent tellement d´amour, qu´on peut presque Le voir, enveloppant la pauvre femme d´Amour, comme d´un baume sur la plaie de chair vive au creux de ses entrailles. Je regarde la scène, émue. Pour seul langage, le silence de ma main chargée d´amour posée sur son épaule. Et puis au fond, la petite Moira de 18 ans. On l´a déjà vu au centre de santé du village où l´on habite. Elle est enceinte de son premier enfant. Elle est juste à côté de Rosa et ses contractions sont de plus en plus vives, mais sa douleur semble se sentir coupable de s´exprimer à voix haute puisqu´elle la rapproche d´un enfant vivant. Dans les endorphines et une belle force tranquille, elle ferme donc les yeux pour accompagner son bébé silencieusement, dans sa venue en ce bas monde et nous on baisse les lumières pour adoucir le survoltage d’émotions de la petite pièce. C´est ainsi qu´au fil des heures, les trois femmes ont vécu leur travail ensemble, en tenant compte des émotions des unes des autres. Une solidarité des plus touchante s´est installée entre elles, qui en l´absence de leur mari ou famille, s´accompagnent et se réconfortent, entourées de nous trois, armées de petits mots doux, de quelques caresses et de beaucoup de respect. Même qu´à un moment, Rosa est sortie de ses songes pour dire à Moira de garder courage; ´´Ton travail avance bien, encore un petit effort et tu auras ton enfant tout près de toi.´´

Et puis, trois enfants sont nés consécutivement dans la salle d´accouchement.

Angela est la première à être transférée. Alors qu´elle est sur le point de donner la vie, l´infirmière-chef lui dit qu´il est plus que temps qu´elle prenne un moyen de contraception efficace! ´´Un dixième à ton âge mama… Tu veux y laisser ta peau? À quand le onzième?´´ Distraitement elle hoche de la tête puis dans le silence et l´habitude elle pousse son dixième enfant hors de son corps menu de toutes ses forces. Dans un soupir de soulagement, elle lève les yeux au ciel et doucement, remercie le Seigneur de l´avoir épargnée une fois de plus. Cet enfant était-il désiré ou ne faisait-elle qu´obéir à la volonté divine ou conjugale? Confuse et émue, je garde le silence et laisse l´eau venir brouiller mon regard sur la situation. Comme une félicitation ne semblait pas tout à fait de circonstance, je lui ai demandé si les grands frères et grandes sœurs avaient hâte de rencontrer le nouveau venu. Cette pensée l´a fait sourire. Ses yeux semblaient marcher son retour dans les routes escarpées vers son aldéa lointaine, sans doute à plusieurs heures de marche, le petit nouveau sous le bras. ´´Comment allez-vous l´appeler?´´ Un signe de non de la tête à la place d´un nom. Plus tard… Puis j´ai voulu lui mettre son enfant dans les bras, pas tout de suite m´a-t-elle fait comprendre du regard. C´est alors que j´ai compris que cet instant était un des seuls où elle se retrouvait, sans enfant dedans ou dessus son corps fatigué…

Il me semble soudainement que mes repères face à la naissance sont à des lieux d´où je me trouve. Là d´où je viens, le mouvement d´humanisation de la naissance a fait beaucoup de chemin dans les dernières décennies. En réaction face à des accouchements de plus en plus médicalisés, le droit à un accouchement respecté fait tranquillement son chemin, pour qu’au-delà des préoccupations médicales, la naissance demeure empreinte de respect et d’humanité. On vit donc une revalorisation du naturel de l´accouchement, on veut allaiter, accoucher accroupie, faire du peau à peau avec l´enfant dans la première heure après sa naissance… Aussi, les femmes planifient à n´en plus finir l´arrivée de leur enfant, qu´elles s´empressent de couvrir d´amour au plus vite, le plus possible, parce que le décompte est déjà parti et que le congé maternel ne dure qu´un temps. Mais pour Angela, ici et maintenant, la notion de choix n´a pas été de mise. Cet enfant a vu le jour sans doute parce que Dieu le voulait ainsi. Et le simple fait de se rendre à l´hôpital est un combat en soi. Pour des femmes comme Angela qui viennent des communautés éloignées, on ne peut s´y rendre que si les douleurs surviennent durant le jour, quand le bus est disponible, ou encore, lorsque la pluie n´a pas complètement dévasté les routes de terre les rendant impraticables. Ainsi, plusieurs femmes dans les aldéas accouchent seules à la maison, ou accompagnées de sages-femmes, dont l´expérience est immense, mais les moyens très limités. Ce sont deux mondes, deux espaces-temps qui se rencontrent. Ce doit être cela, le choc culturel…

Et puis il y a Rosa, qui n´a pas encore accouché. Elle implore le Sauveur et le personnel médical de la libérer du corps de ce petit enfant mort. Ça fait des heures qu´elle n´a pas eu d´examen. Pourquoi? ai-je demandé. ´´De toute façon, son bébé est déjà mort. Elle peut bien accoucher là, dans la salle de travail, il n´y a plus rien à surveiller.´´ Et puis soudain, je ne sais si c´était à cause de notre présence, blanche, étrange, accompagnante, elle a finalement eu un examen. Elle était complète. On l´a transférée et presque aussitôt, l´enfant est sorti de la mère sans bruit. Silencieux et beau, mais trop pâle pour respirer la vie. Deux tours de cordon autour du cou. Il semblait calme et en paix, comme délivré enfin du mal qu´il infligeait malgré lui à sa mère. Le père est entré. Il était furieux et confus. Il voulait des explications. Il a vu le bébé et le cordon autour du cou. Il a contesté, dans un éclat de détresse, pourquoi ne lui a-t-on pas fait de césarienne? L´infirmière-chef, navrée et droite, a répondu que le personnel avait fait tout ce qui est en leur pouvoir, mais que les moyens manquent dans ce deuxième pays le plus pauvre en Amérique latine. Les deux parents ont pleuré la césarienne qui n’a pas été pratiquée parce que l´urgence s´est présentée sur le quart de travail où il n´y a pas de gynécologue. Puis on a remis le petit corps enveloppé à la maman, en l´emmenant en chaise roulante. Elle l´a découvert, observé, senti et couvert de baisers. Comme il était beau. Il ressemblait à son papa. Ils l´emmèneront, lui feront un petit cercueil où il pourra rester près d´eux à jamais, derrière la maison, derrière le jardin, sous le grand arbre, dans la montagne.

 

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