Santé et bien-être social !
par Émile Proulx-Cloutier, porte-parole de Jeunes et Société

Le génie de la lampe

« Santé! » Durant mon premier quart de siècle dans ce monde, ce mot-là correspondait surtout au vœu de bonne année d’un mononcle qui n’a rien trouvé d’autre à me dire. Avec ça, on ne se trompe pas, c’est un vœu passe-partout : «Santé! » J’avais acquis alors l’automatisme de répondre à la blague : «…et bien-être social!». Et en dedans, je me disais : merci mononcle, ça me servira sûrement un jour, mais pour l’instant, si le génie de la lampe m’apparaît, j’ai des vœux pas mal plus excitants que ça à lui soumettre.

Aujourd’hui, quelques bobos, quelques morts plus tard, je regarde ce même mononcle longtemps dans les yeux, et j’absorbe son «Santé!» en toute révérence, en toute fragilité. Pas plus superstitieux qu’un autre, j’espère tout de même que son vœu se fraiera un chemin dans l’invisible et me retombera dessus à un moment donné. La santé s’est hissée en tête de liste des vœux qui me trotte dans la tête.

Si le génie de la lampe m’apparaît aujourd’hui, ma négociation est pas mal prête : « Ô Génie! Éloigne les cancers de moi et de ceux que j’aime, je vais m’occuper du reste! Tant qu’à y être, épargne-nous aussi les chauffards, les fous armés, les incendies et toutes les catastrophes. Moi, promis, je vais me charger de tout ce qui est en mon pouvoir : aimer les autres, aimer la vie, crever les peurs, jouir des jours, des enchantements, jouir même des tempêtes. »

Peut-être que je lui demanderais aussi : fais en sorte que je n’aie pas besoin de frôler la mort pour apprendre à bien aimer la vie.

* * *

La vie coupée en morceaux

À écouter le discours politique sur la santé, le paradis sur terre serait grosso modo que le Québec devienne un immense hôpital. Loin de moi l’idée que le statu quo est satisfaisant, mais je suis profondément dérangé par notre tendance à sans cesse compartimenter des aspects de la vie qui me semble intimement reliés. Santé. Sport. Environnement. Culture. Économie. Éducation. Transport. Autant de divisions du journal, autant de divisions des ministères qui en viennent à formater notre pensée en blocs étanches. Ce classement rigide est évidemment pratique, relève d’un gros bon sens qui nous donne l’illusion de savoir où l’on va, que nos choix sont les bons. Mais au fond de nous on sait tout que la Vie n’est pas ainsi démontable comme un meuble Ikéa.

La santé commence par le goût de vivre. Les états de lourdeur, de dépréciation et de détresse trouvent leur remède hors des cabinets de médecins. L’âme et l’imagination doivent aussi aller au gym. Entre le dollar investi à réduire d’un quart de seconde le temps d’attente à l’urgence et le dollar investi à déposer un livre fascinant entre les mains d’un enfant, je trouve qu’on favorise le premier beaucoup trop souvent.

À force de faire des machines qui communiquent, nous serons peut-être un jour capable de saisir tout ce qui circule entre ces vases communicants.

* * *

Un homme, un vrai!

Il paraît même que le couple contribue à la santé des hommes passé un certain âge. Les hommes seuls ont moins tendance à s’occuper d’eux-mêmes. Cette négligence a même quelque chose de viril! Le vrai gars ne le dit pas quand ça fait mal. Le vrai gars attend qu’il soit trop tard. Chaque année, le Québec perd beaucoup de vrais gars entre 18 et 45 ans qui n’en pouvaient juste plus de ne pas le dire.

* * *

Voyage dans le temps

Les récits médicaux d’il y a quelques siècles sont plus souvent qu’autrement des histoires d’horreurs croustillantes. Des gens, des humains, comme nous, ont eu recours à la saignée en croyant sincèrement que cela rapprocherait la guérison. C’était la fine pointe de la médecine moderne. Comme à toutes les époques, ils se croyaient délivrés des temps obscurs de l’ignorance.

Je me demande, dans 200 ou 300 ans, lesquelles de nos méthodes de guérison apparaîtront risibles aux yeux des gens du futur : un dosage approximatif de pilule pour toute âme en peine ou tout esprit agité, les grandes tours silencieuses pour parquer les aînés, l’acharnement quasi olympique à étirer des vies qui n’en peuvent juste plus de se désagréger?

De façon plus large, lesquelles de nos habitudes de vies seront devenues des histoires d’horreurs croustillantes : 2h de trafic par jour, la course à la performance, les classes de 38 élèves, l’escalade des décibels au centre-ville, l’impossibilité de pisser dans un lieu public sans se faire bombarder de pub. Tout cela nous semble supportable aujourd’hui. Prendre son bain une ou deux fois par année a aussi déjà été considéré comme un luxe.

Pour être honnête, il y a peut-être une toute dernière chose que je demanderais au Génie de la lampe :
« Ô génie ! Dans l’avenir, ce sera quoi La Saignée Du 21e Siècle ? Promis, je ne le dirai à personne ! »


< précédente