Les différentes façons d’éduquer
par Manon Damphousse

Enseigner, ça peut se faire de différentes façons. Je le fais depuis plus de quinze ans dans les écoles primaires en banlieue de Montréal. Je réalise souvent la chance mais aussi la grande responsabilité que me donne ce rôle. J'ai entre les mains la relève, les citoyens de demain. Les penseurs, les dirigeants mais surtout les consommateurs et, je l'espère, les membres actifs de la société civile. Voila pourquoi, en plus des savoirs visés par le Ministère et les obligations dictées par la loi 180 sur l'instruction publique, je tente de les éveiller à ce qui est important pour moi. Je leur parle de la nature, de respect de l'environnement, de commerce équitable, d’agriculture biologique, d’activité physique, de réduction de leur consommation et de communication relationnelle.

Je porte également une attention particulière à la connaissance de soi et à l’estime personnelle. J’essaie de les aider à identifier leurs intérêts, leurs valeurs… et leur valeur. Je veux aussi qu’ils découvrent leurs forces et désire les motiver à les exploiter. Je tente que chacun connaisse son moment de gloire et développe un sentiment de compétence. Mon objectif ultime est de leur faire aimer l'école pour qu'ils aient envie de poursuivre.

C'est un travail qui me satisfait encore aujourd'hui même si, parfois, ma foi en notre système éducatif est ébranlée. Plus que juste faire de l'enseignement, j'ai à cœur d'éduquer.

Et il y a tellement d'autres manières d'éduquer. Donner des formations à Mer et Monde en est une autre. Préparer des adultes, des jeunes et des moins jeunes, pour leur stage de coopération internationale me permet de pousser encore plus mon éducation citoyenne. Avec les stagiaires, je peux me permettre d’aller encore plus loin. Leur parler de développement, de mondialisation et des impacts qu’a notre façon de consommer sur les peuples du sud. J’aime leur proposer des alternatives et leur faire découvrir la « face cachée du cube », comme dirait Éric Paquin.

Ceux qui me connaissent, connaissent aussi Doryne. Doryne est un personnage théâtral issu de mon imagination. Intemporelle, elle est née à la campagne, dans un village plus ou moins fictif. Je me sers d’elle pour raconter des histoires. Des histoires pour divertir, pour faire rire mais surtout pour faire réfléchir. Avec son accent, son vocabulaire d’antan et sa bonnette, elle nous parle du curé Masson, d’Adélard le croche, de m’ame Cadorette la commère du village. Mais tout ça, ce n’est qu’un prétexte pour passer des messages… Pour éduquer, d’une autre manière.

Mais c’est probablement au Centre Berthe-Rousseau que j’ai eu la plus riche expérience d’éducation dans ma vie. Loin du tableau noir, des craies, de la réforme et des bulletins informatisés, on y enseigne des tonnes de choses.
D’abord, toutes ces choses essentielles, ces savoirs ancestraux qui nous ont été volés par l’industrialisation. Toutes ces connaissances qui faisaient que nos grands-pères et nos grands-mères pouvaient se nourrir, se vêtir et produire leur biens sans dépendre des centres commerciaux ni des produits de la Chine.

À la ferme, surtout grâce à Martin, on apprend à faire de la culture maraichère. À produire nos légumes et nos petits fruits, sans engrais chimiques ni pesticides. De la fin de l’hiver, jusqu’à tard dans l’automne, de la toute petite semence fragile d’oignon mis en terre en février jusqu’à la récolte des courges robustes et dodues en octobre, on apprend à prendre soin de nos bon légumes. Quelle satisfaction de garnir notre table de bons légumes frais, savoureux, colorés et surtout locaux.

Toujours épaulés par Martin, on apprend aussi à prendre soin des animaux qui nous nourriront en nous donnant leur lait, leurs œufs, leur viande et aussi beaucoup d’amour. Faire la traite matin et soir, leur donner à manger, à boire, préparer leur litière, etc. sont des soins que l’on doit faire tous les jours, plusieurs fois par jour. On y apprend la constance, la fidélité et l’engagement. C’est un travail d’équipe où chacun met l’épaule à la roue… et elle tourne depuis plus de 20 ans.

Parallèlement, on apprend aussi à cuisiner avec les aliments de base. Dans ce domaine, Sally est une solide référence. Nous produisons beaucoup et achetons le moins possible et, lorsqu’on le fait, on tente de choisir des produits les plus locaux possible et les moins transformés possible. Dans la cuisine de la Ferme, on apprend à faire le yogourt, le fromage, le beurre, le pain, le granola, les confitures, etc. Sont bannis de notre garde-manger les sauces en enveloppe, les soupes en conserve, les bouteilles de vinaigrette commerciales. Quelle fierté pour nous de voir sur notre table aucune étiquette, de prendre nos petits déjeuners sans publicité et de réduire au maximum le suremballage. On apprend également à conserver les aliments que nous produisons. Mise en conserve, ketchup, marinades, lacto-fermentation et congélation nous permettent de manger les bons produits de notre potager toute l’année.

La vie sur la ferme nous apprend aussi à apprécier chaque époque de l’année et de profiter du « temps de… ». On se régale de chaque légume ou fruit de saison. On est heureux de manger des fraises en juin et du maïs à la fin de l’été. On apprend de plus en plus à se nourrir à même les plantes indigènes qui poussent librement et gratuitement sur nos terres. Asclépiades, têtes de violons, orpin, éritrone, ail des bois se retrouvent de plus en plus dans nos assiettes

La souveraineté alimentaire que l’on apprend à la ferme est selon moi un outil important afin de briser les chaines qui nous lient au monde urbain, industriel et commercial. Les apprentissages dans ce domaine sont précieux. En plus de nous permettre de renouer avec notre terre mère et de nous faire réaliser à quel point on y est étroitement liés, cela nous permet d’avoir un pouvoir sur ce qui se retrouve dans notre assiette. Sans oublier les bienfaits des travaux manuels qui font travailler nos muscles et développent notre endurance tout en prenant de l’air pur sous les rayons du soleil ou des caresses de la pluie. Une alimentation saine, sans additifs ni agent de conservation, contenant moins de sel, de sucre et de gras, nous aide à tendre vers « un esprit sain dans un corps sain. »

Que d’apprentissages nous apporte la vie en communauté ! Alors que tout dans la société nous porte à l’individualisme où chacun possède sa maison, son auto, sa tondeuse et sa télévision, la vie à la ferme nous apprend non seulement le partage mais aussi la tolérance des différences. Quand on vit en communauté, tout le monde doit faire sa part… et un peu plus. On doit, parfois, penser au bien de l’ensemble avant son propre bien-être. On doit savoir se rallier quand on ne partage pas l’opinion de la majorité. On apprend aussi à faire des compromis. Toutes ses aptitudes sociales ont été atrophiées par une vie de plus en plus solitaire. Et que dire de la communication ! Élément tellement important pour une vie de groupe harmonieuse. Et ça aussi ça s’apprend. Dans ce dossier, c’est en Geneviève que j’ai trouvé le meilleur modèle.

La vie de groupe apporte certainement de grands défis, mais quels bénéfices ! Quelle richesse ! Il n’est pas rare que toutes les dizaines soient représentées de 0 à 70 ans ! Quand on est entouré d’une telle brochette, il est plus facile de trouver le talent qu’on a besoin, la réponse que l’on cherche ou la monnaie nécessaire.

S’associer permet évidemment de diminuer sa consommation. Un groupe de 14 personnes consomme moins que 14 personnes vivant seules. Pour faire rouler l’économie, le capitalisme a tout intérêt à nous diviser. La communauté est une arme contre le capitalisme. Mais vivre en communauté, ça s’apprend. Et comme le dit souvent Martin, on réinvente à chaque jour. On se réajuste à chaque arrivée, après chaque départ.

Ultimement, la ferme est aussi un milieu où on apprend à reconnaître ses fragilités. La mission de la ferme est d’accueillir des gens qui se sentent fragiles, pour diverses raisons. Mutuellement, tel un château de cartes, on se soutient. Le défi consiste aussi à s’aider à reconnaitre ses forces et ses talents afin de les utiliser et les mettre en valeur. Tout le monde a besoin de se sentir utile et apprécié. Vu l’ampleur du travail qu’engendre une vie axée vers l’autosuffisance, ce n’est pas l’ouvrage qui manque. Il y en a pour tous les goûts et toutes les capacités. Or, chaque matin, lors de la réunion quotidienne qui suit le petit déjeuner, chacun choisit une tâche à la hauteur de ses capacités. Il y a évidemment du travail physique ou qui exige des aptitudes particulières comme ériger des clôtures, dérocher un champ, bâtir un mur et réparer le tracteur mais il y a aussi des tâches plus légères comme faire le beurre, ramasser les œufs, faire la correspondance, etc. C’est ce qui permet à chacun de s’impliquer et de se sentir utile.

Dans un monde où règnent la compétitivité et la performance, savoir s’apprécier, s’accepter tel que l’on est et prendre soin de son estime de soi sont des éléments essentiels à un bien-être personnel. Il n’y a malheureusement pas d’école où on les enseigne. Pas de diplôme ni de graduation. Et surtout, ce n’est jamais fini. C’est comme le désherbage d’un jardin.

Définitivement, il y a plusieurs façons d’éduquer. Plusieurs façons de transmettre des connaissances et d’éveiller des consciences. Plusieurs savoirs à acquérir. Suffit à chacun de trouver sa façon… Ou, comme dirait Doryne, de trouver SA vérité.

 

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